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Par Cherche midi, publié le 11/09/2020

Damian Barr : « Nous devons reconnaître les moments douloureux de notre histoire si nous voulons éviter de les reproduire »

En choisissant d’inscrire son premier roman – Tout ira bien – dans deux temporalités différentes, le journaliste Damian Barr salue les « petites » histoires dans la grande et dessine les contours de vies volées. Entretien avec un écrivain engagé.

Afrique du Sud, premières heures du 20e siècle. Une guerre impitoyable oppose l’armée britannique et les premiers colons. Sarah van der Watt et son fils sont emmenés de force dans un camp de détention. Tandis que les soldats anglais mettent le feu à leur ferme, Sarah observe sa précieuse bibliothèque se consumer dans les flammes. À leur arrivée au camp, le commandant se veut rassurant. C’est pour leur sécurité que les habitants ont été regroupés, on leur assure que « tout ira bien ». Dans les faits, c’est la naissance du premier camp de concentration de l’histoire… En 2010, Willem a 16 ans et ne rêve que d’une chose : dévorer ses livres et passer du temps avec son chien. Inquiets pour lui, sa mère et son beau-père l’envoient au camp « Aube Nouvelle », où sont accueillis des garçons que l’on souhaite transformer en de « vrais hommes ». Ici, lui assure-t-on, « tout ira bien ». Quel lien se tisse entre ces deux temporalités, ces drames personnels qui racontent aussi la grande Histoire ?



Les guerres des Boers sont peu connues du lectorat français. Qu’est-ce qui vous a intéressé dans cette période de l’Histoire et comment votre relation à celle-ci a-t-elle évoluée au fil des années ?

Ces guerres ne sont pas très connues du public britannique non plus, même si ça devrait être le cas. À l’époque, la Grande-Bretagne était mise au pilori par la presse en France et en Europe car elle présentait cette guerre comme essentielle aux droits de vote des chasseurs d’or britanniques installés dans les deux petites républiques (l’État libre d’Orange et la république sud-africaine du Transvaal) qui seraient bientôt rattachées à l’Afrique du Sud. Or, il s’agissait en fait bien de récupérer de l’or. Dans les journaux français, on trouvait des dessins où un bouledogue anglais s’attaquait violemment à des enfants Boers tandis que Britannia (soit l’allégorie de la Grande-Bretagne) se tenait là, insensible aux souffrances entraînées par la guerre.

Au Royaume-Uni, ces conflits sont présentés comme une épopée victorienne, du moins dans les rares endroits où l’on en parle, et ce toujours de façon consensuelle. En réalité, les guerres des Boers ont changé le cours de l’Histoire, notamment avec l’introduction des mitrailleuses. Il s’agit du moment où la Grande-Bretagne a inventé les camps de concentration pour y placer les citoyens ayant perdu leur logement après la mise en branle de la politique de la terre brûlée : nous avons mis à sac plus de 30 000 fermes, ce qui a entraîné une nation de sans-abris.

J’étais scandalisé de voir que cette partie de l’Histoire n’était pas enseignée à l’école ; on nous parle des Première et Seconde guerres mondiales car nous y tenons un « beau rôle ». Nous préférons nous concentrer sur ces récits-là car ils correspondent à une idée de nous-mêmes qui nous plait : la nation insulaire indépendante et courageuse, une image qui se fait d’ailleurs de plus en plus présente à mesure que le Brexit se rapproche. Nous devons reconnaître les moments douloureux de notre histoire si nous voulons éviter de les reproduire. Il faut que nous prenions nos responsabilités, comme des mouvements tels que Black Lives Matter nous invitent à le faire. La France a également beaucoup de choses à régler de son côté !


En tant que journaliste, vous avez l’habitude d’évoquer des sujets politiques et l’incroyable quantité de recherches qu’il vous a fallu mener pour ce livre témoigne de votre quête constante de vérité. En quoi était-ce important de mettre en avant ces histoires dans un roman plutôt que dans un article au long cours ?

C’est une bonne question. J’ai écrit un long article sur le sujet dans le Guardian mais en tant que journaliste, j’ai pour mission de répondre à des questions, alors qu’en tant que romancier, il me faut les poser. En fiction, l’idée n’est pas nécessairement de trouver des réponses même si on en découvre des tonnes lors des recherches liées à la préparation d’un livre. La fiction, c’est poser de meilleures questions, sur l’Histoire, sur vous-même en tant qu’écrivain et sur les lecteurs. Ce roman donne beaucoup d’espace aux lecteurs pour qu’ils se fassent leur idée de cette partie de l’Histoire. Winston Churchill a travaillé comme journaliste pendant la guerre des Boers ; il a beaucoup parlé de ses propres « aventures » sur place mais très peu de la souffrance causée par l’Empire britannique. Je suis certain que mon récit en tant que romancier diffère de ce qu’il en dit en tant que journaliste.


À quels défis avez-vous été confronté lors de l’écriture de ce premier roman ?

Tout d’abord, m’autoriser à me penser comme romancier. Ayant été journaliste puis ayant rédigé des mémoires, je souhaitais me concentrer sur « la vérité ».  Quand je me suis lancé, la puissance procurée par l’écriture ne m’a pas parue grisante mais paralysante. Par ailleurs, je ne viens pas d’une famille où les gens lisent des livres ni n’en écrivent et le monde de la publication demeure très blanc, hétéro et upper middle class. Atteindre ce statut d’écrivain, c’était avoir besoin de beaucoup de soutien. J’en ai reçu de la part d’autres écrivains working class, de mon agent et de mes éditeurs chez Bloomsbury. En tant que romancier, le défi était de savoir quand s’arrêter. Il y a tant d’éléments trouvés lors de mes recherches que j’aurais voulu intégrer… Je pourrais écrire dix romans se déroulant à cette époque ! Peut-être le ferai-je un jour, qui sait.

L’Histoire est pleine de récits qu’on a tus. C’est le cas pour Raymond Buys, un jeune homme tué dans un camp d’Afrique du Sud en 2011 qui m’a inspiré ce roman. J’ai passé du temps sur place à interviewer sa mère et le détective qui a permis l’emprisonnement des meurtriers. Raymond a perdu la vie dans un camp qui menaçait de « transformer les petits garçons en hommes ». Les masculinités toxiques occupent encore une place très importante en Afrique du Sud ; elles écrasent tout homme, femme ou petit garçon qui ne se conforme pas aux rôles genrés qu’on leur a attribués. Heureusement, beaucoup de gens résistent à ce système et il ne faut pas non plus oublier qu’il s’agit du premier pays où les droits LGBTQI+ ont été entérinés dans la constitution. Quand j’ai commencé à écrire, j’étais très en colère, puis je me suis apaisé pour trouver de la compassion, même vis-à-vis de ce qui me rebutait le plus. C’est essentiel. C’est ce que la fiction cherche à faire : construire des ponts, créer de la compassion. Non pour justifier ou même expliquer les actes mais pour offrir un éclairage dans les ténèbres, et donner aux lecteurs un espace où exprimer leurs émotions, où se faire un avis.


Les lecteurs et lectrices sont projetés dans des temporalité et émotions très différentes au fil du roman. Comment vous êtes-vous connecté aux émotions de vos personnages et que cherchiez-vous à faire passer à travers eux ?

Je me suis concentré sur l’histoire des Boers et de leurs descendants, à savoir les Sud-Africains blancs. Il a été difficile, émotionnellement parlant, de se mettre à la place de gens dont les opinions sont très différentes des miennes mais il était aussi essentiel de les faire exister. Prenons par exemple le Général, ce terrible raciste qui dirige le camp où est envoyé Willem… J’ai dû approcher son racisme comme une émotion générée par la peur pour la transmettre aux lecteurs et faire de lui un personnage incarné. Willem est un jeune homme courageux que m’a partiellement inspiré Raymond Buys, bien qu’il soit très différent. Il préfère le football et son carlin, Britney, à la plupart des gens qui l’entourent. Il me ressemble beaucoup quand j’avais son âge, surtout dans le fait de ne pas se rendre compte qu’il n’est pas tout à fait comme les autres garçons.

Rayna et Irma font, elles, l’expérience d’une Afrique du Sud très différente et je voulais montrer les mutations du pays via des personnes, leurs préoccupations, leurs préjugés et leurs passions. Les personnages noirs du roman sont essentiels aux vies des personnages blancs mais ceux-ci ne s’en rendent jamais vraiment compte ; ils refusent de voir leur propre privilège même s’ils perçoivent son existence. Je voulais montrer cet oubli, cette ignorance, sans les provoquer moi-même en tant que romancier. Le personnage le plus puissant du roman est une femme noire, la juge. Elle m’a été inspirée par la juge du procès Pistorius ; j’ai vu la façon qu’elle avait de le regarder, la manière dont elle soutenait son regard. Beaucoup de mes personnages sont en pleine lutte – pour une survie, parfois immédiate, ou pour vivre en paix avec la personne qu’ils sont… C’est l’espoir qui s’impose comme leur principal moteur. Il est toujours là, à danser faiblement dans les ténèbres, même s’il est difficile de le distinguer.


Tout ira bien
1901. Afrique du Sud. Une guerre sans merci oppose l’armée britannique et les premiers colons. Sarah van der Watt et son fils sont emmenés de force dans un camp de détention. La dernière chose que voit Sarah, tandis que les soldats anglais mettent le feu à leur ferme, est sa précieuse bibliothèque réduite en cendres. À leur arrivée au camp, le commandant se veut rassurant. C’est pour leur sécurité que les habitants ont été regroupés, on leur assure que « tout ira bien ». Dans les faits, c’est la naissance du premier camp de concentration de l’histoire…

2010. Willem, 16 ans, ne veut qu’une chose dans la vie, rester seul avec ses livres et son chien, et demande qu’on lui fiche la paix. Inquiets pour lui, sa mère et son beau-père l’envoient au camp « Aube Nouvelle », où on accueille des garçons pour en faire des hommes. Virils. Ici, lui assure-t-on, « tout ira bien ».

Ce qui lie ces deux drames ? Il faudra se plonger dans ces pages bouleversantes, vibrantes de colère et d’espoir, pour le découvrir.

Tout ira bien, dont le Guardian a loué « la sagesse et l’infinie poésie », célèbre les forces de ténacité et de résilience de l’esprit humain, dans un monde où l’histoire se répète, le plus souvent pour le pire.

« Un premier roman plein de sagesse et de compassion… Poignant ! »
The Guardian

« On tremble pour chacun des protagonistes. Aussi haletant que déchirant ! »
Maggie O’Farrell

Rentrée littéraire 2020 

 

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