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Par Cherche midi, publié le 30/08/2019

Denis Drummond : l'interview

Nous avons rencontré l’écrivain Denis Drummond à l’occasion de la parution au cherche midi éditeur de La Vie silencieuse de la guerre, « un des romans les plus ambitieux et déflagrants de la rentrée » selon le journaliste Jérôme Garcin (L'Obs).

Jeanne,

(…) Je pars demain pour Damas (…). Voilà tant d’années que je ne suis pas allé voir la guerre pour montrer son visage.
Et j’ai peur, de nouveau, depuis ce que j’ai vu au Rwanda, peur (…) de ne pas réussir à capter son regard, peur de ne faire que des instantanés (…) qui ne montrent pas la guerre et ne représentent que ses fruits.
(…) Alors, tout en livrant aux agences ces clichés mineurs qui feraient les unes de la presse, j’ai prolongé une œuvre, restée secrète (…), constituée de quatre négatifs (…). (…) ce que cette œuvre donne à voir et que tu seras la première à découvrir ne se réduit à rien. Elle ouvre une dimension vertigineuse sur notre nature humaine.
Je te confie ce travail et te demande de le présenter à Gilles Lespale (…). Il tient une galerie sur les quais de Seine. Va le voir.
Dans chacune des enveloppes, tu trouveras un négatif, le journal que j’ai tenu durant cette période ainsi que des notes (…).
Je n’ai réalisé aucun tirage papier de ces négatifs. Tu es seule détentrice des images. Mais s’agit-il encore d’images ? (…)
Pardon d’ajouter du mystère à ta peine. (…) Et lorsque tu liras cela, sache que je serai à tes côtés.

Enguerrand

Rwanda, Bosnie, Afghanistan, Irak.
Une quête, une enquête.
Quatre carnets de guerre, quatre négatifs.
Quatre jours, un huis clos.
Une œuvre hors du commun, à la frontière de l’horreur et de la beauté.

  

La guerre ne se réduit pas à ses effets. Représenter l’effroi et la désolation, la mort et la destruction permet d’en montrer les ravages. Mais, nous, photographes, comment permettre aux hommes de la voir ? Les photos de guerre sont des clichés mineurs. Ce n’est qu’une musique d’ambiance. Il faut changer de partition et inventer un son nouveau.

 

Comment le choix d’un photographe de guerre pour personnage principal s’est-il imposé à vous ?

Le photographe de guerre est le témoin du pire que l’homme peut se faire à lui-même. Il rapporte des images comme des parcelles de souffrance pour qu’on ne puisse « prétendre que cela n’a pas eu lieu », comme l’a dit McCullin, mort récemment, et dont Cartier-Bresson disait qu’il était « le Goya de la photographie de guerre ».

Mais surtout, c’est Enguerrand qui s’est imposé à moi, sa quête incandescente, secrète, pour capturer le regard de la guerre au travers de son journal et des quatre négatifs réalisés au Rwanda, en Bosnie, en Afghanistan et en Irak, et qu’il va composer comme des œuvres d’art.

Peut-on représenter la guerre ? Comment montrer ce qu’on ne peut pas voir ? Ces questions sont au cœur de la quête d’Enguerrand, elles habitent ce roman.

C’est ce que Gilles et Jeanne vont découvrir au cours d’un huis clos de quatre jours et quatre nuits dans le froid glacial d’un hiver parisien, sur les bords de Seine, dans une galerie d’art et sa chambre noire où ils vont lire le journal de guerre et développer un à un les quatre négatifs, menant une enquête passionnée sur Enguerrand et son œuvre en vue de l’exposer.

 

Rwanda, Bosnie, Afghanistan, Irak. De toutes les guerres du monde, vous avez décidé d’écrire sur elles. Pourquoi ce choix ?

Ces quatre conflits s’inscrivent naturellement dans la chronologie du roman. Le Vietnam était trop tôt.

Mais, au-delà, situées deux à deux à la charnière de deux siècles, ces quatre guerres sont très emblématiques de leur temps, tout en ayant chacune un caractère universel au sens où, malheureusement, elles se répéteront…

Le Rwanda est un génocide qui clôt un siècle débuté par la tragédie arménienne et qui s’est poursuivi par l’horreur absolue de la solution finale.

La Bosnie est une guerre nationale d’épuration ethnique et religieuse qui a vu le retour des camps.

L’Afghanistan est la dernière guerre impériale qui a échoué, comme toutes les précédentes depuis Alexandre. Ni lui, ni les Perses, les Britanniques puis les Russes n’y sont parvenus.

L’Irak, l’ancienne Mésopotamie, un des berceaux de l’humanité, a connu après le 11-Septembre une nouvelle guerre où l’accès au pétrole et l’hubris de la toute-puissance ont donné une forme très technologique à la guerre.

Surtout, pour l’écrivain, ces quatre pays, leurs cultures, leurs géographies, leur extraordinaire singularité ont été à la pointe des sens un enchantement, un vrai bonheur d’écriture.

 

Au premier impact, il y a des éclairs violents illuminant le ciel, immédiatement suivis de flashs aveuglants puis d’un grondement sourd, profond comme un cri venant des entrailles, un cri qui monte, déchire la gorge, enfle, s’en libère pour éclater hors de la bouche dans un vacarme assourdissant. C’est un bruit de fin du monde. La terre se dérobe sous nos pieds, secouant la roche qui se détache autour de nous avant de rouler dans la pente. Nous sommes tous glacés d’effroi.

 

Chaque mot, chaque phrase sont si bien choisis que l’on a l’impression d’être au cœur de cette guerre… Les détails sont criants de vérité. Comment vous êtes-vous documenté pour écrire ce livre ?

La documentation est faite d’images et de mots. Elle est importante.

Mais la question n’est pas tant d’éviter de dire des bêtises sur des événements historiques qui ont coûté la vie à tant d’hommes, de femmes et d’enfants, que de s’imprégner d’une réalité historique en activant tous ses sens afin d’y découvrir la quintessence, par les sons, les saveurs, les lumières, les senteurs…

C’est ce qui fait qu’une vérité apparaît, précise, criante.

Oui, Enguerrand nous plonge dans la guerre. Il nous amène à voir le mal dans sa pleine mesure. C’est une vue de face.

La légitimité de l’écrivain est là. Sa fidélité à la mémoire des morts également. À son tour, il devient en quelque sorte témoin, non pas avec des pixels mais avec des mots.

 

À aucun moment Enguerrand ne cherche à figurer le mal, au contraire. Il montre ses victimes.

 

Pour décrire les quatre photographies d’Enguerrand, vous n’avez pas lésiné sur les détails. Avez-vous créé ces clichés de toutes pièces ou vous êtes-vous inspiré de photographies déjà existantes ?

La description des quatre clichés d’Enguerrand illustre que l’objectif photographique et la plume permettent de montrer ce qu’on ne peut pas voir. Ils créent une véritable fraternité d’armes du photographe de guerre et de l’écrivain contre l’ignorance et l’oubli.

Chacun des quatre clichés a été composé par Enguerrand à la manière d’un peintre. Cette composition résonne intimement avec le journal écrit sur les lignes de front. Elle s’inscrit dans une démarche esthétique née de la fascination qu’exerce la guerre et interroge le rapport entre l’horreur et la beauté.

Il est frappant de voir que les plus grandes photos de guerre sont à présent exposées comme des œuvres d’art.

À moins que l’art ne soit le seul moyen que nous ayons pour rendre compte de la réalité de la guerre et que la peinture trouve là une forme de revanche sur la photographie…

 

Malgré toute la dimension terrible de la guerre, vous avez réussi le pari d’écrire un texte littéraire et très beau, presque poétique. 
Était-ce un exercice facile pour vous ?

J’ai essayé de faire avec des mots ce qu’Enguerrand a entrepris avec des images. Lui cherche à montrer ce qu’on ne peut pas voir. La question pour l’écrivain, et plus encore pour le poète, est celle de l’indicible. Elle est criante dans la guerre. Alors oui, il faut aller au-delà des mots, là où il n’y en a plus, et suivre la trace des hommes aux semelles de vent… On y trouve des mots qui ne se sont jamais rencontrés, de la beauté et l’infini bonheur d’écrire.

 

La Vie silencieuse de la guerre
Jeanne,
Je pars demain pour Damas. Voilà tant d’années que je ne suis pas allé voir la guerre pour montrer son visage. Et j’ai peur, de nouveau, depuis ce que j’ai vu au Rwanda, peur de ne pas réussir à capter son regard, peur de ne faire que des instantanés qui ne montrent pas la guerre et ne représentent que ses fruits. Alors, tout en livrant aux agences ces clichés mineurs qui feraient les unes de la presse, j’ai prolongé une œuvre, restée secrète, constituée de quatre négatifs. Ce que cette œuvre donne à voir et que tu seras la première à découvrir ne se réduit à rien. Elle ouvre une dimension vertigineuse sur notre nature humaine.
Je te confie ce travail et te demande de le présenter à Gilles Lespale. Il tient une galerie sur les quais de Seine. Va le voir. Dans chacune des enveloppes, tu trouveras un négatif, le journal que j’ai tenu durant cette période, ainsi que des notes. Je n’ai réalisé aucun tirage papier de ces négatifs. Tu es seule détentrice des images. Mais s’agit-il encore d’images ?
Pardon d’ajouter du mystère à ta peine.
Et lorsque tu liras cela, sache que je serai à tes côtés.
Enguerrand


Rwanda, Bosnie, Afghanistan, Irak.
Une quête, une enquête.
Quatre carnets de guerre, quatre négatifs.
Quatre jours, un huis clos.
Une œuvre hors du commun, à la frontière de l’horreur et de la beauté.

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