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Par Lisez, publié le 29/11/2019

Elizabeth Macneal : "Mon héroïne se bat pour ce qu'elle pense être juste"

Roman historique, thriller, portrait de femme… Avec La Fabrique de poupées, Elizabeth Macneal signe un premier roman captivant, à la croisée des genres littéraires. De passage à Paris, elle a répondu à nos questions.

L’aura de mystère qui entoure l’Angleterre victorienne passionne Elizabeth Macneal. Potière de profession, cette Écossaise installée à Londres s’est toujours rêvée en romancière. Après deux livres refusés par les maisons d’édition, elle décide d’écrire sur un sujet qui lui tient vraiment à coeur : les peintres préraphaélites et plus précisément Lizzie Siddal, qui fut à la fois modèle et artiste. Et tant pis si ce manuscrit est également refusé, pour Elizabeth Macneal l’important est de s’amuser, de donner vie à un monde créé dans sa tête. La jeune femme a bien fait de se montrer téméraire. Tout juste publié, La Fabrique de poupées se hisse en tête des ventes en Angleterre avant d’être traduit en 29 langues.

Ce roman réunit toutes les obsessions de l’autrice : les peintres préraphaélites, l’Angleterre victorienne, la condition féminine, le désir de reconnaissance. On y suit le personnage d’Iris - librement inspirée de Lizzie Siddal – qui gagne sa vie en peignant des poupées de porcelaine dans une échoppe mais se rêve peintre. Alors que le cœur de Londres bat au rythme de la préparation de l’Exposition universelle, Iris est repérée par l’excentrique Louis Frost, un peintre préraphaélite qui veut faire d’elle sa muse. Avec lui, le champ des possibles s’élargit, et la jeune femme découvre peu à peu l’art et l’amour. Mais Louis n’est pas le seul à être tombé sous le charme d’Iris. Dans l’ombre, Silas, taxidermiste amateur de macabres curiosités, guette tous les faits et gestes de sa belle et n’a qu’une idée en tête : la faire sienne…

Il paraît que vous avez commencé à vous passionner pour les peintres préraphaélites à l’adolescence. J’imagine que pour une jeune fille, la trajectoire de Lizzie Siddal doit impressionner et susciter l’admiration ?

Mon intérêt pour les peintres préraphaélites est né lors d’une visite au Tate Britain à Londres. C’est là-bas que j’ai découvert la peinture Ophélie de John Millais et j’ai tout de suite était fascinée par le modèle qui n'était autre que Lizzie Siddal. Je m’intéresse beaucoup aux vies et aux trajectoires cachées ou qui ont été oubliées par l’Histoire. C’est un phénomène récurrent qui touche les femmes et que j’apparente à de la misogynie. On a longtemps pensé que la contribution des femmes était moins importante, souvent parce qu’à l’inverse des hommes, elles n’avaient pas accès aux privilèges de l’éducation. J’ai envie de connaître la vie de ces femmes, savoir ce qui leur est arrivé. Quand je pense aux débuts de Lizzie Siddal, je pense à Cendrillon. Elle travaillait dans une chapellerie mais rêvait de devenir artiste. Et puis elle a été catapultée dans la fraternité préraphaélite et sa vie de rêve s’est ouverte à elle. Mais c’était aussi un statut précaire car en devenant modèle elle était considérée comme un prostituée par le reste de la société. Être payée pour s’afficher, prendre la pose pour un homme, était très mal vu à l’époque. Ce sont toutes ces raisons qui m’ont fait m’intéresser aux peintres préraphaélites.

Lizzie Siddal a malheureusement connu un destin tragique.

Oui, incroyablement tragique. Au début, je pensais écrire une biographie fictive à son sujet mais j’avais toujours l’impression de dépasser les limites de son intimité. Pourtant, c’est un genre littéraire que j’adore. Cette année, j’ai lu The Age of Light de Whitney Scharer, qui raconte la relation entre Lee Miller et Man Ray et qui explique comment ce dernier s’est approprié son travail. Mais il y a une différence entre lire et écrire. Transformer Lizzie Siddal un personnage de fiction, creuser des zones inconnues de sa personnalité s’est avéré très compliqué. Elle était dépressive, avait développé une addiction au landanum et elle est morte jeune. Cinq and plus tard, à court d’argent, Rossetti a fait exhumer son corps pour récupérer des poèmes qu’il avait enterrés avec elle. Je trouve que ça en dit beaucoup sur leur relation et sur le fait qu’il considérait son travail plus important qu’elle. Ça en dit aussi beaucoup sur la condition de femme et sur le fait d’être considérée comme un objet jetable. Je trouve ça vraiment tragique.

Transformer un sujet qui nous passionne en œuvre de fiction n’est pas forcément évident. Cela demande du courage et de l’imagination.Est-ce qu’il y a eu un moment pivot qui vous a permis de réaliser que vous teniez votre histoire ?

Je savais que je voulais écrire au sujet des peintres préraphaélites mais comme je l’ai dit plus tôt, je n’arrivais pas à écrire clairement au sujet de Lizzie Siddal. J’avais lu le livre L’Obsédé de John Fowles et j’avais été très inspirée par l’histoire. Je me suis rendu compte que je pouvais totalement transformer Lizzie Siddal en personnage de fiction. J’ai gardé certaines choses de sa vie, comme le fait qu’elle travaillait dans une boutique avant de rencontre les préraphaélites, et à partir de là j’ai créé une trame entièrement fictionnelle. La Fabrique de poupées étant mon premier roman, je pense aussi que j’ai été portée par une sensation de liberté totale. Je me disais que si ça ne fonctionnait pas, personne ne le publierait. Mais en attendant, je pouvais faire ce que je voulais et m’amuser avec l’histoire.

 
 
 
 
 
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Ophelia- by British artist John Everett Millais, a character from William Shakespeare's play Hamlet. #williamshakespeare #hamlet #opheliapainting #johneverettmillais

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Le personnage de Louis a-t-il été inspiré par un peintre en particulier ?

Pour Louis, je me suis en fait inspirée de ce qui fait pour moi l’essence de la fraternité préraphaélite : ils aimaient faire des mots d’esprit, ils étaient non conventionnels, ils luttaient contre le statu quo. Je dirais que Louis tient de Rossetti son côté spirituel et qu’il tient de Millais son côté plus contemplatif. Il est romantique mais il est aussi un peu misogyne. Il projette ses désirs sur Iris comme Silas. Il l’appelle "ma reine" et parfois il ne l’écoute pas quand elle s’exprime. Mais il trouve sa rédemption dans le fait qu’il croit vraiment en elle et qu’il veut l’aider.

Au cœur de votre roman on trouve l’amour et la création, mais surtout le caractère obsessionnel que ces deux choses peuvent éveiller chez les êtres humains. Le sujet de l’obsession s’est-il imposé à vous rapidement ? Vous-mêmes, en tant qu’artiste et romancière êtes-vous familière de ce sentiment ?

Il est certain que pour Iris, son envie de devenir artiste prend le pas sur les relations qu’elle entretient avec sa famille ou sa peur de ternir sa réputation. En tant que lecteur ancré dans une société moderne on sait très bien que sa décision est la bonne, mais si on se met dans la peau d’une jeune femme du XIXe siècle, c’est beaucoup plus compliqué que cela. J’ai forcément mis un peu de moi en elle car je désirais ardemment devenir écrivain et être reconnue pour cela. Mais je pense qu’il faut être un peu obsessionnel pour écrire un livre. C’est une entreprise tellement énorme ! On s’assoit à son bureau chaque jour, on vit dans une histoire qui n’existe que dans notre tête… Donc oui, je suis forcément un peu obsessionnelle. Quant à Silas, il ressent des émotions humaines mais qui sont poussées à l’extrême. Finalement, son problème n’est pas tant qu’il est obsédé, c’est qu’il pense qu’il est dans son bon droit de posséder Iris et les femmes en général. Pour lui, c’est une véritable injustice de ne pas pouvoir posséder et contrôler tout ce qu’il veut.

Iris et Silas ont des tempéraments très différents et des vies très différentes – elle est dans la lumière, lui est dans l’ombre - mais ils sont aussi liés par leur désir d’être acceptés et reconnus pour leur travail. C’était important qu’ils partagent ces similarités ?

Je voulais écrire un livre sur l’ambition. Quand on y pense, même la ville de Londres est concernée dans mon livre puisque l’intrigue prend place au moment de L’Exposition universelle. Cet événement est presque une métaphore de l’ambition. Je crois finalement que la société victorienne entière était animée par l’ambition. Les gens luttaient pour obtenir ce qu’ils désiraient, qu’il s’agisse d’argent ou de reconnaissance. Ce que j’avais envie de montrer c’était comment l’ambition touchait toutes les couches sociales mais à des niveaux différents : Louis souhaite que son art soit reconnu, mais Alby, qui est très pauvre, souhaite plus que tout avoir un dentier pour pouvoir se nourrir décemment.

Iris et Silas partagent bien sûr ce tempérament mais pour moi c’est Louis qui est le miroir de Silas. Ils souhaitent tous les deux être reconnus pour leur travail et ils désirent Iris, ils l’observent, projettent leurs désirs sur elle. La différence vient du fait qu’il n’y a qu’avec Louis qu’elle consent à tout ça. Je voulais explorer la notion de male gaze et ce sentiment très masculin du droit à posséder l’autre.

Votre héroïne, Iris, est éprise de liberté, elle quitte son travail pour la peinture, tombe amoureuse, fait l’amour. Vous accordez d’ailleurs une grande place à sa sexualité et son désir. Or, on a longtemps nié aux femmes la légitimité de leur désir en littérature. Écrire à ce sujet vous est-il venu facilement ou aviez-vous conscience que vous abordiez quelque chose encore considéré comme tabou par certains ?

Au début, cela me rendait très nerveuse d’écrire des scènes de sexe. Je me disais : "Oh mon dieu, ma mère va lire ça !" Mais je me suis dit que c’était important de parler de sexualité et de désir dans mon livre car Iris est une femme normale, donc elle ressent des émotions réelles. Elle se bat pour ce qu’elle pense être juste, elle éprouve du désir. Elle fait l’amour avec Louis, elle se dispute avec lui… Elle vit des choses extraordinaires et des choses ordinaires. Avec Iris, je voulais détourner l’image de l’héroïne victorienne supposément passive qui ne ressent aucun désir sexuel. On a retrouvé des journaux intimes de la reine Victoria dans lesquels elle raconte sa nuit de noce et l’excitation qu’elle ressent. Cela prouve bien que l’idée de la femme de l’Angleterre victorienne qui ne connaîtrait pas le désir est vraiment un mythe.

En arrière-plan de votre roman, on trouve la préparation de l’Exposition universelle et la Royal Academy. Ces événements majeurs contrastent avec le Londres que vous décrivez : sale, rongé par la pauvreté. La question des classes sociales est-elle intrinsèquement liée au roman victorien ?

Effectivement. Je pense qu’il est très compliqué d’écrire un roman victorien sans parler du regard que les gens portaient sur eux-mêmes et de leur vision de la société à cette époque-là. C’était une société avec des catégories sociales très marquées où l’apparence était très importante. Les gens voulaient donner une image d’une certaine réalité qui ne reflétait pas ce qu’ils étaient vraiment. C’est un peu comme un emprisonnement. Ne pas parler de ces différences sociales et du jeu des apparences était impossible pour moi car tout cela était chose courante dans la société victorienne. Je voulais aussi montrer comment l’ambition pouvait se transformer en amertume quand on n’obtient pas ce que l’on veut.

Les droits de votre livre ont été vendus à la télévision. Pouvez-vous en dire plus sur ce projet ?

Il s’agit d’une adaptation en série. Ce n’est pas encore certain qu’elle sera diffusée mais un réalisateur et un scénariste sont rattachés au projet. Je suis impatiente de voir ce qu’ils vont faire du livre. C’est très étrange de se dire qu’un monde que l’on a créé dans sa tête va peut-être mis en images. On m’a demandé si je souhaitais écrire le scénario mais je n’ai pas voulu. Je pense qu’une histoire racontée dans un livre ou à l’écran n’est pas digérée de la même façon par un lecteur ou un téléspectateur. J’ai écrit le livre il n’y a pas si longtemps et je me sens incapable de retranscrire l’histoire scène par scène. Je ne pense pas que ça fonctionnerait. Mais ça ne m’empêche pas d’être très excitée par ce projet.

La Fabrique de poupées
Londres, 1850. L’Exposition universelle va bientôt ouvrir ses portes dans le tout nouveau Crystal Palace, et les badauds se pressent pour venir admirer cette merveille. Parmi eux, Iris, modeste employée dans un magasin de poupées, à la beauté mâtinée de difformité, qui rêve de devenir artiste peintre. Et puis il y a Silas, taxidermiste amateur de macabre et de curiosités, désireux d’y exposer ses créatures. Ces deux-là se croisent, et leurs destins en seront à jamais bouleversés. Iris accepte bientôt de poser pour Louis Frost, un jeune peintre préraphaélite. Avec lui, le champ des possibles s’élargit, et le modèle, avide de liberté, découvre peu à peu l’art et l’amour. Mais c’est compter sans Silas, qui rôde non loin de là, tapi dans l’ombre, et n’a qu’une idée : faire sienne celle qui occupe toutes ses pensées, jusqu’à l’obsession…

Campée dans un Londres à la Dickens, La Fabrique de poupées met en scène la détermination d’une femme à s’affranchir de sa condition. C’est aussi un conte cruel, raffiné et résolument moderne, au suspense maîtrisé, qui explore avec une précision chirurgicale les frontières entre l’amour, le désir et la possession.
 

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