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            Par Presses de la Cité, publié le 20/02/2018
            Hervé Jaouen : aux origines du cycle Scouarnec-Gwenan

            Entre chronique et saga familiale, les sept romans qui constituent le cycle des Scouarnec-Gwenan : Les Filles de Roz-Kelenn, Ceux de Ker-Askol, Les Sœurs Gwenan, Ceux de Menglazeg, Gwaz-Ru, Eux autres, de Goarem-Treuz et Sainte Zélie de la palud, sont une traversée passionnante, et balisent près d’un siècle d’histoire(s) en Bretagne. Hervé Jaouen revient sur la création de ce cycle littéraire débuté il y a plus de dix ans.

            Ils sont paysan, maraîcher, col-bleu de la Royale, anarchiste, fille de marin ou mareyeur… Sorte de "Rougon-Macquart" bretons, les Scouarnec-Gwenan sont le cœur de cette généreuse fresque romanesque. Ils forment une grande fratrie aux portraits contrastés, humains, souvent frondeurs, et illustrent par leurs trajets la transformation des lieux, des mœurs et des esprits tout au long du XXe siècle.

            Quel a été le point de départ de votre cycle des Scouarnec-Gwenan commencé en 2007 avec Les Filles de Roz-Kelenn ?

            Hervé Jaouen : Peut-être pas vraiment un point de départ, mais en tout cas quelque chose de notable et d’amusant, un germe. A dix-huit ans, tenaillé par le désir de devenir écrivain et fasciné par le Nouveau Roman, j’avais eu l’idée d’un livre à écrire à partir d’un groupe de noces. Ma mère les collectionnait, et j’y figurais souvent. J’étais le petit dernier de la famille et j’avais un nombre considérable de cousins et cousines. J’accompagnais mes parents aux mariages, des noces paysannes qui pouvaient réunir deux cents personnes. Mon idée de lycéen, c’était de choisir une photo de groupe et de décrire chaque personnage et ses liens avec les autres. Une description pure et simple, sans psychologie ni dialogues. Une sorte de saga façon Alain Robbe-Grillet.

            Plus sérieusement, le vrai point de départ a été, quelque trente ans plus tard, l’écriture de Que ma terre demeure, à l’origine le synopsis d’une série télévisée qui n’a pas vu le jour. Je me suis rendu compte que ma connaissance de la campagne était bien plus étendue que je ne l’imaginais. A cela s’est ajouté le fait que mes parents déclinaient (ma mère est morte en 2002, mon père en 2003). Avec eux tout un monde allait disparaître. J’ai pris conscience que j’allais devenir le détenteur de leur mémoire et que mon devoir, puisque j’avais le don de l’écriture, était de fixer cette mémoire. Conscience, aussi, de ce que je devais à mon identité bretonne. Je ne connaissais que quelques mots de breton, j’ai pris des cours. Ce fut magique, j’entendais parler mes parents, leurs phrases en français calquées sur la syntaxe bretonne. Ces cours m’ont été très précieux pour l’écriture des dialogues des Scouarnec-Gwenan. Ils ont fait ressurgir bien d’autres souvenirs encore.

            Avez-vous puisé dans des souvenirs "vrais", des destins authentiques, des faits réels pour certains personnages et situations de ces romans ?

            Mes sources sont diverses, comme des ruisseaux qui se jetteraient dans la même rivière – les romans achevés. En premier lieu, oui, les destins authentiques de personnages que j’ai connus dans mon enfance, des histoires de famille. Mes parents avaient une mémoire extraordinaire. Très peu de temps avant de mourir, ma mère pouvait citer des dizaines de dates de naissance, de mariage, de décès. Ensuite, il y a des conversations de bistrot, des confidences inouïes. De ce point de vue, les treize années pendant lesquelles j’ai été responsable d’une agence bancaire ont été fertiles. Quand j’ai commencé à publier, des clients venaient me dire : "Ah, monsieur Jaouen, vous qui écrivez, il faut que je vous raconte…" En tant que "banquier", j’ai été le témoin involontaire de règlements de comptes lors de successions, un moment révélateur. Les lecteurs, également, apportent leur pierre à l’édifice. Par exemple, la formidable anecdote du cheval de cirque attelé au corbillard dans Ceux de Menglazeg, je la dois à un lecteur, rencontré au salon du livre de Carhaix. Enfin, ajoutez une pincée de faits divers, et il ne reste plus qu’à écrire. Le travail consiste à assembler plusieurs histoires pour n’en faire qu’une seule, à prendre des traits, physiques ou de caractère, à plusieurs personnages pour n’en faire qu’un seul. Pour les décors, j’ai mes souvenirs d’enfance et, s’il me faut les ressusciter, j’ai les paysages qui m’environnent.

            Comment raconter le destin d’une famille ?

            C’est évidemment la question que je me suis posée au départ. J’aurais pu choisir un plan chronologique, comme dans l’extraordinaire saga rurale allemande Heimat, diffusée il y a quelques années sur Arte. Démarrer vers le milieu du XIXe siècle, descendre le cours du temps jusqu’au présent… J’ai eu l’impression que ça m’aurait ficelé. J’ai préféré m’accorder la liberté de "traiter" mes personnages à mon gré, avec des recoupements. Et j’ai bien fait, car de nouveaux souvenirs, de nouvelles idées apparaissent en cours d’écriture. L’arbre généalogique (qu’un lecteur des Côtes-d’Armor a établi !) se complète au fur et à mesure. Avantage : chaque roman peut être lu indépendamment des précédents ou des suivants. Le petit inconvénient, c’est d’aller et venir dans le XXe siècle et de traverser les mêmes événements, par exemple les deux guerres mondiales. Mais bon, à moi de faire en sorte que mes personnages les traversent de façon différente.

            Dans Ceux de Ker-Askol et Ceux de Menglazeg, les univers sont noirs. Une manière pour vous d’y mêler votre inspiration d’auteur de polars ?

            J’ai toujours préféré Racine à Corneille, la tragédie au drame. Le roman criminel ne m’emballe pas, le roman à énigme n’est pas ma tasse de thé. Ce qui m’attire, c’est le roman noir. A mes yeux, Le facteur sonne toujours deux fois, de James Cain, en est la quintessence. Quoi qu’ils fassent, les héros d’un roman noir sont prisonniers de leur destin. Dans les titres en question, il y a aussi une bonne part de déterminisme social.

            Y a-t-il un personnage dans le cycle des Scouarnec-Gwenan dont vous vous sentez le plus proche ? Lequel et pourquoi ?

            Gwaz-Ru, pour son esprit libertaire. Gwaz-Ru était le surnom de mon grand-père maternel. Il avait une réputation de "rouge" qui ne mâchait pas ses mots. Il est mort avant ma naissance, je ne le connais que par le récit familial, si bien qu’il manquait un peu d’épaisseur, dans mon esprit. Pour les besoins de la cause, je l’ai renforcé en empruntant des traits de caractère à l’un de ses beaux-frères, bien plus rouge que lui, dont le surnom était Staline, c’est tout dire.

            Carnets de voyages, romans noirs, polars, romans sur la Bretagne, romans pour la jeunesse… Y a-t-il un genre que vous préférez ?

            Je crois que c’est André Gide, grand lecteur de la Série noire, qui a dit : "Quand on sait écrire, on peut écrire de tout." Cantonner un auteur dans un genre est une obsession bien française due sans doute à la manie du classement. Dans une classe de quatrième où je portais la bonne parole de la littérature, une élève m’a posé la question suivante : "M’sieur, pourquoi vous n’avez pas de style ?" Elle voulait dire par là : Pourquoi n’avez-vous pas un style reconnaissable entre tous, comme Proust ou Céline, par exemple ? J’ai répondu en citant un critique futé qui avait très bien résumé la chose : "Il faut du jeu à Jaouen pour écrire." Il avait raison, j’aime jouer, changer de registre, me lancer des défis. Ecrire des polars toute ma vie m’aurait lassé, et puis leur qualité aurait probablement baissé. Il faut se méfier quand ça devient trop facile. Ajoutons que j’ai une inspiration très variée qui m’oblige à adapter la forme au fond. Enfin, l’homme n’est pas constitué d’un bloc, une fois pour toutes, il évolue. Le désir d’écrire les Scouarnec-Gwenan m’est venu avec l’âge. On écrit d’abord pour soi-même. J’ai voulu ressusciter un monde disparu, pour mon plaisir. Les lecteurs apprécient, c’est formidable. Ma femme, qui vient de terminer Sainte Zélie de la palud (elle ne lit pas mes manuscrits), m’a dit hier soir, des étoiles dans les yeux mais d’un ton impérieux : "Tu ne comptes pas t’arrêter, j’espère !" Sur injonction conjugale, me voilà condamné à poursuivre cette saga, je le crains.

            Comment aimeriez-vous que l’on vous qualifie en tant que romancier ?

            D’écrivain breton, tout simplement.

            "Rien de mieux qu’un roman d’Hervé Jaouen pour saisir la vérité, si souvent douloureuse, de la vie du petit peuple breton." Le Figaro

            En savoir plus sur les sept romans qui constituent le cycle des Scouarnec-Gwenan :

            Les Filles de Roz-Kelenn
            Ceux de Ker-Askol
            Les Sœurs Gwenan
            Ceux de Menglazeg
            Gwaz-Ru
            Eux autres de Goarem-Treuz
            Sainte Zélie de la palud

            Presses de la Cité

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