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Par Sonatine, publié le 06/02/2020

Interview croisée entre David Joy et Gabino Iglesias

Gabino Iglesias est un auteur portoricain habitant au Texas. Santa Muerte est son premier roman, qu'il qualifie de "barrio noir", un savant mélange entre littérature noire, du fantastique, de la culture sud-américaine et des questions sociétales actuelles comme l'immigration. Ce lien entre nous est le troisième roman de David Joy. Comme ses précédents, il est ancré dans une région - où l'auteur vit depuis toujours  : les Appalaches. Si beaucoup les oppose, les deux auteurs se sentent malgré tout concernés par les mêmes questions qui constituent un cadre à la littérature américaine.

Dans vos romans respectifs, vous vous intéressez à des communautés très éloignées du rêve américain - pour autant qu'il existe. Pourquoi ?

David Joy (Auteur de Ce lien entre nous, Le Poids du monde et Là où les lumières se perdent, Sonatine Editions et Editions 10/18) : Je crois que les romans se nourrissent du conflit, et il n'y a pas de plus grand combat dans ce pays que celui de la classe ouvrière. C'est nous qui décidons si nous achetons à manger ou si nous payons la facture d'électricité. C'est nous qui occupons trois emplois à la fois pour trouver en rentrant chez nous un avis d'expulsion. C'est nous qui attrapons le cancer quand les grosses entreprises empoisonnent notre eau et qui mourons fauchés parce que nous n'avons pas les moyens de nous soigner. Nous sommes les auteurs qui clamons que le foutu rêve américain est mort.

Gabino Iglesias (Auteur de Santa Muerte, Sonatine Editions) : Je crois que nous écrivons sur les vrais gens. Nous écrivons sur des personnes qui cherchent à s'en sortir avec les cartes qu'on leur a distribuées. Les immigrants et les Appalachiens partagent une chose : ce sont des outsiders. Pour comprendre les États-Unis, il faut regarder les pauvres, les immigrants et les personnes pour qui le crime est l'unique moyen de s'extirper de l'enlisement. Leurs histoires sont les seules qui comptent véritablement.

 

Vous êtes tous deux considérés comme des nouvelles voix du roman noir. Quel est votre point de vue sur ce genre ?

Gabino Iglesias : Le noir est le genre qui regarde la réalité sans fard. Le noir est le genre du peuple. C'est le genre des mères célibataires et des immigrants. C'est le genre des cols bleus et des pauvres. C'est le genre de ceux qui peinent à survivre dans les ghettos, les montagnes et les banlieues. Le noir est un miroir qu'on brandit afin que les gens puissent se voir tels qu'ils sont : désespérés, cruels, sales et violents. Les degrés varient, évidemment, mais nous possédons tous ces traits dans une certaine mesure. Le noir le montre sans prétention.

David Joy : Je considère le noir comme une humeur. C'est une sorte de lentille à travers laquelle voir le monde. Ce que nous faisons tous les deux, c'est doter dès le début nos personnages et nos histoires d'une forte charge émotionnelle afin qu'il n'y ait jamais l'illusion d'un dénouement heureux. À la place, il y a un sentiment écrasant de noirceur. Dès que le lecteur ouvre le livre, je veux qu'il soit consumé.

 

C'est vous, David, qui nous avez fait découvrir Gabino, et de votre côté, Gabino, nous savons que vous suivez David depuis le début. Qu'est-ce que vous appréciez l'un chez l'autre ?

David Joy : En tant que lecteur, ce qui m'attire toujours en premier, c'est la langue : le son des mots juxtaposés, le rythme et le mouvement des phrases. Gabino a un don pour ciseler ce type de langage. Son écriture a une beauté élégante qui rend acceptable même les scènes les plus violentes et horribles.

Gabino Iglesias : David est l'un de mes auteurs préférés. Il construit une noirceur magnifique. Son travail est enraciné dans un sens indéniable du lieu. Il travaille également dur pour créer des récits extraordinaires, remplis de vrais dialogues. Comme avec Donald Ray Pollock, chaque phrase a sa place dans le roman, ce qui est rare de nos jours. Ce qu'il fait est spécial et unique.

Sonatine
Sonatine Editions

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