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Par Presses de la Cité, publié le 18/06/2019

[Interview] Jean Rohou, un conteur breton

Jean Rohou, l’auteur de Fils de ploucs, publie aux Presses de la Cité Une vengeance de l’Ankou, passionnante chronique villageoise bretonne au xixe siècle.  A travers les destins croisés de trois familles – Jézéquel, Santec et Guidou, l’auteur va s’intéresser aux relations de chacun où alliances, amours contrariées, travaux des champs jalonnent un quotidien à la fois chaleureux et laborieux.

Jean Rohou, l’auteur de Fils de ploucs, publie aux Presses de la Cité Une vengeance de l’Ankou, passionnante chronique villageoise bretonne au xixe siècle.  A travers les destins croisés de trois familles – Jézéquel, Santec et Guidou, l’auteur va s’intéresser aux relations de chacun où alliances, amours contrariées, travaux des champs jalonnent un quotidien à la fois chaleureux et laborieux.

A l'occasion de cette parution, Jean Rohou a accepté de répondre à nos questions, découvrez son interview exclusive !

  • Qu’est-ce qu’il vous plaît de raconter dans la vie des Bretons des siècles passés ?

A mon avis il est erroné de croire que la réalité, les idées, les mœurs, les sentiments d’aujourd’hui sont naturels, ont toujours existé et subsisteront toujours. Et c’est dangereux parce que cela empêche de penser, de prévoir, de comprendre. J’aime donc connaître et faire connaître la vie de jadis sous tous ses aspects.

  • Pourquoi avez-vous choisi ce titre, Une vengeance de l’Ankou? Qu’est-ce que l’Ankou ?

Un titre doit attirer l’attention. En breton, l’Ankou, c’est l’auxiliaire de la Mort. C’est un squelette qui se promène la nuit avec une carriole pour recueillir les cadavres. Dans la région où se situe mon roman, il est représenté sur certains ossuaires ou certains bénitiers. Dans mon enfance, on en parlait encore – sans y croire vraiment, en général.

  • Avec Une vengeance de l’Ankou, on remonte dans le temps, dans la Bretagne authentique du xixe siècle. Un monde rural dominé par la religion, un monde qui n’est plus… Un monde que vous regrettez ?

Non, je ne regrette pas du tout la vie du xixe siècle, si difficile et souvent brève. Ni la soumission à une religion tellement moraliste, tellement restrictive qu’elle en était contraire aux Evangiles. J’aime bien me souvenir du monde de mon enfance – mais de loin !

  • Pourquoi avez-vous choisi la Bretagne finistérienne des terres ?

Parce que c’est dans cette Bretagne rurale que j’ai passé mon enfance. Et que je l’ai longuement étudiée dans des livres et dans des archives municipales, départementales et diocésaines.  

  • La scène d’ouverture est très forte, avec l’histoire de la jeune Gwenn… On voit le poids du regard de la communauté et, comme vous l’écrivez : « Malheureusement, toutes les rigueurs – celle de la morale comme celle du froid – retombent surtout sur les pauvres. » Avez-vous voulu aussi écrire un roman social ?

Oui. Enfant de pauvres (voir le premier tome de Fils de ploucs, qui raconte mon enfance), j’ai toujours été sensible à l’inégalité sociale, scandaleusement injuste parce qu’elle dépend surtout du milieu de naissance, qui donne ou non un héritage financier, patrimonial, relationnel et culturel déterminant pour toute l’existence. Cette inégalité est moralement scandaleuse et je la trouve aujourd’hui socialement, politiquement dangereuse. D’où mon livre Liberté ? Fraternité ? Inégalités !

  • Vous racontez les batailles que doivent livrer certains maires pour doter leur village d’une école publique. Peut-on y voir un hommage à l’école républicaine et aux instituteurs (« Not’ bon Maître ») ?

   Pour les pauvres, l’école est un moyen de s’en sortir. C’est elle qui m’a sauvé. Mais quand Monsieur le recteur de notre sainte paroisse a su que je n’allais non pas au collège catholique de Saint-Pol-de-Léon mais au collège public de Morlaix, au « collège du diable », il a dit à mes parents : « Sortez de l’église, vous êtes excommuniés ! » C’était un mensonge : seul un évêque a pouvoir d’excommunication et jamais aucun ne l’a exercé pour ce motif. Mais ils l’ont cru.

  • Mais d’autres volontés progressistes suscitent méfiance ou zizanie. Pouvez-vous nous parler de Gwillou Jézéquel au sein de sa famille, du village ?

Gwillou est très dynamique, entreprenant, novateur. C’était dérangeant et par conséquent mal vu dans un monde dominé par les traditions. D’où le conflit avec ses beaux-parents.

  • Pouvez-vous nous parler du rôle des femmes également ?

Les femmes rurales de naguère en Basse-Bretagne étaient moins soumises que les citadines de l’époque. Elles existaient par elles-mêmes : on les appelait par leur nom de naissance ; sur les tombes on écrivait Jeanne X, épouse de Jean Y, mais aussi Jean Y, époux de Jeanne X. Et c’étaient-elles qui géraient les finances. Elles ou plus exactement l’une d’entre elles, car à l’époque une maison comportait, outre le patron et la patronne, des frères et sœurs célibataires qui servaient de domestiques.

  • Quel est selon vous le progrès qui a le plus marqué cette époque, et la Bretagne en particulier ?

C’est le progrès économique qui a été déterminant : nouvelles charrues, arrivée du train (qui a facilité les exportations), fin du lin et diminution des moutons à cause de l’arrivée du coton.

  • Enfin Une vengeance de l’Ankou est une chronique villageoise pleine de vie, de malice. Comme en témoignent le personnage de Champi, le cantonnier, et la fin de votre roman…

 L’ironie permet une complicité avec le lecteur ; elle allège, égaye le récit ; et c’est un style très économique : elle permet d’exprimer une chose tout en montrant ce qu’on en pense.

  • Vous sentez-vous rattaché à une famille d’écrivains ?

Je m’inscris dans la tradition du roman social, illustré par Balzac, Zola, Martin du Gard ou Jules Romains, auxquels je ne me compare évidemment pas ! Et aussi par Pierre-Jakez Hélias.

  • Avez-vous des rituels d’écriture ?

Je passe de longues heures presque tous les jours à écrire et réécrire des ouvrages universitaires et des œuvres personnelles. D’abord à la main puis en parlant à mon ordinateur, qui écrit à toute allure… en faisant des fautes.

 

Pour en savoir plus sur Jean Rohou et son livre Une vengeance de l'Ankou

Presses de la Cité