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Par 10/18, publié le 07/01/2020

Jesmyn Ward : "Le chant des revenants", la voix des réprouvés

Deux fois récompensée du National Book Award, la jeune quadragénaire Jesmyn Ward publie avec Le chant des revenants (Sing, Unburied, Sing en VO) une chronique à la fois cruelle et tendre sur la salutaire solidarité familiale d'une poignée de personnages nés noirs ou métis dans un Mississippi encore aujourd'hui souvent confronté au démon du racisme.

En 2011, une autrice afro-américaine, première de sa large fratrie a avoir pu bénéficier d'une bourse pour l'université, remporte à 34 ans le prestigieux National Book Award pour son deuxième roman, Bois Sauvage. Cinq ans plus tard, Jesmyn Ward entre dans l'Histoire en devenant la première femme à remporter deux fois le prix, cette fois pour Le chant des revenants, un texte oscillant entre road-trip glaçant dans une Amérique malade de racisme, invocations mystiques entre réalité et au-delà, et ébouriffant cri d'amour familial. Ses prédécesseurs (tous masculins) au même tableau d'honneur ? Ni plus ni moins que William Faulkner, Saul Bellow, Philip Roth, John Updike, William Gaddis...

Entre ces deux romans, elle avait eu le temps de publier un récit autobiographique lui aussi consacré, Les Moissons funèbres. Au programme, une thématique qu'elle explore sans relâche, celle, malheureusement encore bien d'actualité, des conditions de vie déplorables et de l'inégalité structurelle auxquelles sont soumises les populations rurales du sud des États-Unis – et parmi elles, tout spécifiquement, les Noirs. Un sujet qui, à en croire le discours de remise de prix de celle que l'on compare désormais volontiers à la récemment disparue Toni Morrison, continue de faire crisser quelques dents : "Mes histoires n’étaient pas jugées assez universelles… Je ne sais pas si c’est parce que j’écrivais sur les pauvres, les Noirs ou les gens du Sud…"

En croisant dans son roman les voix de plusieurs personnages, Jesmyn Ward parvient à balayer trois générations de victimes, lancées dans un road-trip désespéré : Jojo, treize ans, indéfectible soutien de sa gamine de frangine, lui-même porté à bout de bras par un grand-père héroïque ; Léonie, leur mère toxicomane, amputée d'un frère noir comme d'un conjoint blanc par la stupidité des discriminations raciales... et puis Richie, fantôme d'un compagnon de prison de l'aïeul, apparaissant parfois pour livrer un message grinçant sur la faible efficience dans les faits de la lutte pour les droits civiques.

Confronté à un policier qui lui parle comme à un chien, et alors que son cœur ressemble "à un oiseau assommé qui a percuté une voiture en plein vol", le petit Jojo menotté écoute ainsi Richie livrer un verdict sans appel : "Des fois je crois que ça a changé. Et après je m'endors et je me réveille, et y'a rien qui a changé […]. C'est pareil qu'un serpent qui mue. Les écailles changent et l'extérieur est différent, mais à l'intérieur c'est toujours la même chose."

Un point de vue que semble adopter sans hésitation Jesmyn Ward, nouvelle voix de tous ceux pour lesquels la couleur de peau, le lieu de naissance ou la catégorie socio-professionnelle des parents continuent à compter triple sur le plateau de jeu existentiel. Le chant des revenants a d'ailleurs été récompensé en France à la fois par le Prix America et le Grand Prix des lectrices de Elle 2019, et se voit désormais publié chez 10/18 et en version audio chez Lizzie (lu par Félix Vannoorenberghe et Marcha Van Boven).

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