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Par Cherche midi, publié le 13/12/2018

Marcel Audiard : l'interview

À l'occasion de la sortie de son nouveau polar, Le cri du mort courant, Marcel Audiard a répondu à quelques questions...

C’est confortablement installé dans un troquet parisien, à deux pas du canal Saint-Martin que Marcel Audiard nous parle de son nouveau roman, Le cri du mort courant, disponible en librairie. L’auteur y livre ses impressions d’écrivain sur la genèse et les développements de son nouvel opus.

Marcel Audiard, vous sortez un nouveau roman. Je devrais plutôt dire que vous poussez un second cri et pas n’importe lequel : Le Cri du mort courant. Vous aimez les jeux de mots, me semble-t-il ?

Plus que les jeux avec la mort, c’est sûr. J’ai toujours produit du calembour, du détournement de sens. Depuis aussi loin dans le temps que mon regard de myope peut se poser, j’ai pratiqué avec délice l’exploration de la langue.

On reste dans du polar urbain ?

Je me suis fait plaisir en débordant allégrement le périurbain, la province et en baladant mes personnages en Suisse. Un road-movie à dos de Vespa et dans des vieilles bagnoles pas très raccord avec les incantations modernes du Voyage au bout de l’ennui à bord d’une caisse électrique.

Je me suis beaucoup amusé à suivre les pérégrinations en terres ennemies de vos personnages. Une sacrée brochette d’affreux au service d’une intrigue joliment emberlificotée…

Mon cher ami, ce sont les hommes qui font l'histoire, certainement pas un vague scénario griffonné sur un coin de table. Depuis mon premier roman, je fais en sorte de mettre l’intrigue au service des mots et non l’inverse. Je crois à la prééminence du verbe sur l’action. Et ce sont non seulement les hommes, mais surtout les femmes qui nourrissent les lignes de force de l'intrigue. L'heure de leur revanche a sonné. Fini le turbin, place au turbo !

On note de nombreux portraits gravés à l'eau forte. Beaucoup sont de nouveaux protagonistes inconnus de votre premier roman Le Cri du corps mourant.

Oui, j’avais besoin d’une galerie de personnages hauts en couleur. Mon premier roman en possédait déjà une copieuse, je me voyais mal jouer les esthètes du minimalisme pour celui-là.

De la vieille bagnole aussi! Une GTO, un coupé BM couleur champagne comme on n’en fait plus depuis 20 ans et une 205 GTI. Vous nous régalez.

Les youngtimers sont à la mode en ce moment. On en parle peu dans les cercles du pouvoir mais une voiture des années 80 a un bilan carbone très favorable car elle ne pollue qu’en roulant, sa construction, grosse source d’émission de gaz, remontant à trop loin pour participer au réchauffement climatique actuel. On ne peut pas en dire autant des voitures sortant d’usine, surtout les électriques ultra néfastes pour l’environnement. Je ne vous apprendrai rien, vous qui roulez dans une Mini Clubman de 74 !

Je vois que l’écologie vous intéresse.

Bien sûr, mais certainement pas cette vision punitive et sectaire du respect de la nature qui ne produit que des taxes et le retour en arrière.

Pour revenir à votre roman, diriez-vous que Le Cri du mort courant est un roman « d’atmosphère »?

Il en a la gueule, mais le corps reste celui d'un polar avec une trame formée de plusieurs histoires entremêlées. C'est assez cinématographique, ou du moins proche du découpage des séries. J'avais été bluffé à l'époque de 24H par ce temps scénaristique haché en courtes séquences imbriquées. Je me suis un peu inspiré de ce rythme. Mon éditeur n'a rien trouvé à redire à cette façon de gérer l'action. C'est un saint homme.

D’où vient l’idée de départ ?

Je suis pédopsychiatre et j’ai souvent entendu en consultations des histoires glauques de séparations avec une véritable prise en otage des gamins allant jusqu’à ce qu’on appelle « l’aliénation parentale ». C’était à l’époque où l’on voyait au jité ces pères maltraités par les Juges des Affaires Familiales qui les privaient d’un droit de garde équilibrée. J’avais été frappé par ces images d’hommes enchaînés en haut d’une grue pour réclamer justice. Deuxième point : l’affaire de l’enlèvement du baron Empain à la fin des années 70 m’a toujours fasciné. Par ailleurs, ma culture du polar et les adaptations au cinéma m’ont toujours donné envie d’écrire du Noir. Ado, j’avais secrètement imaginé reprendre les personnages des Tontons Flingueurs et dérouler leur retour en tontons vieillissants à l’écran. Des études prenantes et la mort des acteurs principaux ont achevé d’enterrer ce projet bien hasardeux.

Le Cri du corps mourant, votre premier roman, garde la trace de cette idée de suite des Tontons.

Heureusement, il s’en échappe vite. Mais certains prénoms, quelques références cryptiques et l’histoire du pognon caché dans une péniche-tripot en témoignent encore.

Tout le monde en prend pour son grade. N'avez-vous jamais aucune empathie pour vos personnages ?

Si, bien sûr. Et c’est drôle que vous m’en parliez, car on m'a aussi dit que j’étais curieusement bienveillant avec les crapules. Je croque mes héros en associant toujours leurs qualités et défauts. En fonction de l'intrigue, un de ces deux pôles va dominer et offrir matière à rebondissements.

La fin tient le lecteur en haleine, au moment de pénétrer le repère du méchant Mordom. C’est une habitude, chez vous, le cliffhanger?

Je garde le souvenir ému de ces premières BD lues et relues tout mioche où à chaque saut de page il y avait un suspense vous obligeant à lire la suite. J’imagine que ça transpire quarante ans plus tard.

Au delà du découpage de vos chapitres, votre écriture a sensiblement évolué depuis le Cri 1.

La noirceur habille ce Cri. Il y a certes un jeu sur les mots, mais surtout une satyre drolatique et féroce des dérives sociales actuelles. On y trouve aussi le combat des femmes pour recouvrer leur autonomie, leur droit à être aussi mauvaises que leurs acolytes masculins. Les histoires de cœur naissantes entre ados condensent toutes les difficultés de communication à l’époque des réseaux sociaux. On peut y voir aussi en filigrane la destruction galopante des repères familiaux, économiques et sociaux. L’ironie qui balafre le livre et les personnages "hors normes" ne sauraient dissimuler la description quasi clinique d’un monde en plein chambardement.

Clinique, c’est le cas de le dire... Les descriptions médicales n’y manquent pas ; elles comptent d’ailleurs parmi les passages que je préfère. Jubilatoires! Je suis d’ailleurs surpris qu’on ne vous interroge pas davantage sur le sujet, au lieu de vous ramener si souvent à votre grand-père

J’écris comme je pense et comme je parle, c’est comme ça et je ne me vais pas me refaire à bientôt cinquante ans. Michel m’a inévitablement influencé car j’ai passé pas mal de temps à ses côtés, mais il est loin d’être le seul. Je me sens plus proche d'un Jerome Charyn ou d'un Peter O'donnell. Je me rends bien compte que mon désir d'indépendance est perçu par certains comme une trahison. Mais je n'ai pas le choix si je veux exister comme auteur.

Avez-vous d’autres projets à venir?

Hormis l’écriture de mon 4ème opus, je commence à plancher sérieusement sur le centenaire de la naissance de mon grand-père, en mai 2020. Trente-cinq ans après sa mort, Michel Audiard reste un cinéaste extrêmement aimé de son public et nous nous devons d’organiser avec mon oncle (NDLR : Jacques Audiard) l’évènement, avec tout le respect que l’on doit aux grands hommes.

Je vous remercie, Marcel Audiard.

Tout le plaisir est pour moi mon cher Jeff. Bon assez palabré, vous me passez les clés de votre Mini Clubman ?

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