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Par le cherche midi éditeur, publié le 04/09/2021

Nicolas Chemla : « Je travaille la disparition de la frontière entre celui qui écrit et celui qui lit »

Après le succès de son premier roman, Monsieur Amérique (Séguier, 2019), Nicolas Chemla revient avec un récit fascinant autour de l’un des plus grands cinéastes au monde. En 1929, Friedrich Murnau abandonne le faste et les excès d’Hollywood pour rallier, à bord d’un petit voilier, les Marquises. Murnau des ténèbres conte cette expédition, aussi éblouissante que terrible. Pareil à un songe éveillé, le livre conjugue récit d’aventures, conte fantastique et méditation philosophique. Rencontre avec l'auteur, en lice pour le Prix Renaudot. 

Quelle est l’histoire de votre relation avec Murnau ?

Très tôt, j’ai été séduit par les histoires fantastiques, au cinéma comme en littérature, le gothique et le romantisme noir, avant même de savoir que ça s’appelait comme ça. Et puis j’étais germanophone, et au lycée notre prof d’allemand nous montrait plein de films expressionnistes. Murnau était pour moi l’artiste culte absolu, le visionnaire derrière Faust et surtout Nosferatu, qui reste aujourd’hui encore, à mon sens, le film le plus fascinant et sidérant qui soit. Récemment, alors que le cinéma paraît plus que jamais gangrené par le bruit et le trop plein, la sursignification et le formatage, je me suis replongé, comme une échappatoire thérapeutique, dans ces vieux films muets touchés par la grâce, et c’est comme ça que je suis tombé sur le documentaire de Yves de Peretti sur le tournage maudit de Tabou. Il m’est immédiatement apparu comme une évidence qu’il fallait que j’en écrive le roman.

Les lieux et anecdotes que vous décrivez sont d’une extrême précision. Racontez-nous le travail de recherche que vous avez réalisé.

En vérité, tout a déjà été écrit sur ce tournage, y compris par Murnau lui-même qui a tenu un journal assez précis. Le problème, c’est que l’on est d’emblée confronté au brouillage entre légende et vérité. Murnau lui-même avait tendance à embellir ou dramatiser ; son journal a en partie était réécrit par son frère. George Simenon lui-même, dès 1935, écrit pour Paris Soir un article des plus fantasques sur la légende de Tabou et de la maison « hantée » dans laquelle Murnau habitait sur place. J’ai voulu mettre tout cela en perspective, mais surtout aller plus profond dans l’esprit de Murnau, un personnage très secret et mystérieux – le replacer dans son contexte, s’intéresser à ce qui l’inspirait. 

Par exemple, personne ne semblait avoir fait le rapprochement entre le fait qu’il emporte le Rarahu de Pierre Loti, texte merveilleux, et qu’il ira tourner la mythique scène de la cascade de Tabou à l’endroit même où Loti situe un passage clé de son livre. Ça ne peut être une coïncidence ! Et puis je me suis perdu mille fois sur place, j’ai cru mourir mille fois sur des sentiers invisibles, et j’ai tenté de m’imprégner autant que possible de l’esprit du Fenua, en utilisant autant ma formation d’anthropologue que mon « troisième œil » de type un peu perché. J’ai notamment rencontré sur place quelques personnes, très en contact avec leur culture ancestrale, qui m’ont beaucoup aidé.

Il y a quelque chose de très cinématographique dans les descriptions que vous offrez. Comment approchez-vous la phase d’écriture ?

Le cinéma m’inspire beaucoup quand j’écris, c’est vrai, tant dans l’architecture globale de l’histoire que dans la mise en scène de chaque chapitre et paragraphe. Sans dessiner, je fais des storyboards avec des mots, comme des jeux de briques, et j’essaie toujours de visualiser le mouvement de caméra et le montage qui conviennent le mieux à ce que je veux exprimer, mais aussi celui qui créera le plus de tension, celui qui met la pensée en mouvement, comme dirait Deleuze. Je revendique une approche « halluciniste » de la littérature, soit le fait de revenir au pouvoir d’envoutement des mots, et, comme un illusionniste, chercher la mise en scène qui crée le meilleur sortilège.

Il y a, dans Murnau des ténèbres, une alternance entre plusieurs voix, entre fiction et rêve, entre temps passé et temps présent. Un vrai dédale littéraire. Comment ne pas vous y perdre vous-même ?

Je n’ai pas la certitude de ne m’y être pas perdu… Mais j’ai tout fait pour ne pas perdre le lecteur, et c’est ce qui compte – ça a été mon souci permanent en écrivant : maintenir le lecteur sur le fil et m’assurer que, malgré les digressions, les changements d’époque, les passages d’une voix à l’autre, il se sente toujours en tension, ait toujours envie de poursuivre la lecture, le voyage et l’aventure. Ce n’était pas évident, et le regard avisé de lecteurs extérieurs pendant la phase d’écriture m’a été précieux. 

Cela dit, cette idée de la perte – ou la dissolution – de l’identité de l’auteur, la disparition de la frontière entre celui qui écrit et celui qui lit, celui qui raconte et celui qui vit, est au cœur du projet littéraire – non seulement le mien, mais selon d’autres avant moi, de tout véritable projet littéraire. C’est ce que Derrida appelle l’hantologie (en jouant sur les mots hantise et ontologie) : l’être est toujours hanté par le non-être, le réel par la fiction, le vécu par le rêve, la raison par la folie, et le langage, le texte, est ce lien ténu qui se tisse entre les deux. Ou, pour reprendre les mots fondateurs de Shakespeare, qui jouent sur la matérialité et l’immatérialité de la littérature : l’étoffe dont sont tissés les rêves. C’est d’ailleurs en cela aussi que le roman est un véritable hommage à Murnau, à son esprit plus qu’à sa lettre : toute son œuvre est traversée par la « hantise » - des histoires de transfert d’identité, de « présence » à distance, de libre-arbitre soumis à la « suggestion » d’un ou d’une autre ou contrarié par les forces du destin. Cette idée « oxymorique » du Moi universel est au cœur du livre.


Murnau des ténèbres
En 1929, Friedrich Murnau, l’un des plus grands cinéastes au monde, abandonne le confort d’Hollywood pour rallier, à bord d’un petit voilier, les Marquises d’abord puis Tahiti et Bora-Bora. C’est là qu’il réalise Tabou, « le plus beau film du plus grand auteur de films », selon Éric Rohmer.

Mais ce chef-d’œuvre incomparable est maudit. Son tournage sera marqué par les drames et les catastrophes. Et Murnau, comme basculant dans son propre film, mourra tragiquement une semaine avant la première du long-métrage.

Murnau des ténèbres est le roman vrai de cette expédition fascinante. Dans un style à la beauté envoûtante, Nicolas Chemla conjugue le récit d’aventures, le conte fantastique et la méditation philosophique. À la frontière du rêve et de la réalité, de la vérité et de la fiction, il signe un texte à rebours de toutes les modes et renoue avec le souffle des grands écrivains-voyageurs comme Joseph Conrad, Herman Melville ou Pierre Loti.

Rentrée littéraire 2021
Première sélection Prix Renaudot 2021
 

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