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Par Cherche midi, publié le 04/02/2021

Paul Auer : « Le romancier a d'abord pour tâche de rendre l'épaisseur des êtres, la complexité du réel »

Premier roman signé Paul Auer, Les Amants de Jésus s’aventure sur le terrain – peu exploré encore – de l’ordre des jésuites et de ses zones d’ombre. Un jeune homme pris tout entier par la foi y confie ses doutes et solitudes à une époque où le Sida fait rage. Sans oublier d’être drôle, le livre flirte avec les contradictions de son héros et évite joliment l’écueil du pamphlet anti-religieux. Paul Auer revient pour nous sur les temps forts de l’écriture.

Quelle est la genèse des Amants de Jésus ?

Il y a longtemps, j’ai vécu une expérience qui m’étonne encore : celle de la vie religieuse catholique. Des années après, je me suis rendu compte qu’aucun de mes amis n’avait idée de ce qu’elle avait pu représenter pour moi. Bien entendu, il y a toujours des personnes qui choisissent de vivre cette vie-là, mais le contexte de l’Église et de la société n’est plus le même. Avec Les Amants de Jésus, j’ai voulu ressusciter un monde disparu, celui d’avant le PACS et le mariage pour tous, avant les scandales qui ont éclaboussé l’Église : des émotions, des gestes, des manières de parler de soi dont nous n’avons plus idée aujourd’hui, nos vies étant devenues si transparentes. Un monde également où le Sida tenait une telle place, où l’on n’allait pas chercher le résultat de ses tests tellement on avait peur… Que sait-on encore de ces années-là ? J’ai voulu écrire, non pas pour me souvenir, mais comme on se souvient.

Comment avez-vous façonné le personnage principal, dont les pensées sont livrées avec beaucoup d’acuité ?

Il a quelques traits qui me ressemblent, ce fut le plus facile : le caractère insupportable, l’inquiétude permanente… Le plus difficile fut de détacher le livre de moi, de ma vie, pour prendre le risque de la fiction. J’ai longtemps écrit en bridant mon imagination sans oser explorer des gestes que je n’avais pas faits, des décisions que je n’avais pas prises. Or, la part la plus intéressante du héros est justement celle qui n’est pas moi. Peut-être avais-je peur que le livre soit moins sincère, moins convaincant si je ne m’en tenais pas aux faits ? C’était une erreur et j’ai mis du temps à le comprendre : on peut rester intime sans être personnel.

Les jésuites incarnent un ordre assez mystérieux et fascinant ; comment se sont déroulées vos recherches sur leur vie, leurs habitudes et pensées ?

L’ordre des jésuites est l’un des rares à avoir gardé cette aura qui suscite le respect et parfois la défiance ; on leur a reproché tout et son contraire. La vérité se trouve sur la couverture d’un livre qui m’avait marqué adolescent, « Le rebelle discipliné ». Il était consacré à l’une des grandes figures de l’ordre en France, le père Michel Riquet, résistant et déporté. Tout est dit : ce mélange d’obéissance et de liberté qui fait de leur vocation une aventure. Le cinéma nous en a laissé de belles figures : Sur les quais, L’Exorciste, Amen, Silence... J’ai volontairement gardé dans le livre, et parfois même accentué, ce clair-obscur du jésuite, tellement cinématographique, car s’y lit cet effort incroyable pour faire tenir ensemble le ciel et la terre.

Les Amants de Jésus est parcouru d’humour mais aussi écrit sur le ton de la confession, pas du repentir. Parlez-nous du rapport entre les personnages, des dialogues…

On n’est jamais religieux seul, mais toujours accompagné par quelqu’un qui vous guide : un père spirituel ou un père supérieur. Il était important de retranscrire ces étranges dialogues entre un jeune religieux et son aîné, faits de silences et de non-dits, de respect et d’indiscrétion savamment dosée, où l’on se tait pour que l’autre parle, où l’en dit moins pour que l’autre en dise plus. Exercice difficile car ces joutes oratoires sont avares de mots, et je ne pouvais pas mettre des points de suspension partout… Une pincée d’humour m’a permis de rythmer les dialogues, en jouant des décrochages, des lapsus et des surprises. J’ai utilisé le même procédé pour ce qui touche à la sexualité dans les conversations : l’humour révèle alors les micro-compromissions et les mini-aveux – mais il doit pour cela être lui-même très discret, sinon il casserait tout.

Le roman entremêle, sans accusation ni jugement, foi et sexualité. On pourrait même dire qu’il les réconcilie à certains moments. Comment avez-vous travaillé ces deux thématiques que l’on aurait tendance à opposer ?

J’ai beaucoup changé au fil de l’écriture. Il y avait au départ un leitmotiv un peu simpliste, qui a fini par me faire honte : « Regardez, tous ces prêtres et ces religieux qui nous font la morale. 75 % sont en fait des homosexuels cachés. » Si la littérature ne sert qu’à relayer ce qui s’entend déjà partout, alors il vaut mieux écrire un article ou une tribune. Ce que j’ai découvert – en mettant en scène ces existences en m’en rappelant certaines –, c’est une sphère de vie où les émotions, les plaisirs et les jugements n’ont rien à voir avec ceux qui s’imposent aujourd’hui dans notre société. Or, je crois qu’il y a plusieurs manières de vivre le rapport à sa sexualité, à son corps, à son identité, et que la vie religieuse en est une. Bien entendu, le livre montre les lâchetés, les mensonges, l’hypocrisie, mais le romancier a aussi et peut-être d’abord pour tâche de rendre l’épaisseur des êtres, la complexité du réel.


Les Amants de Jésus
Dix ans pour faire un jésuite, lisait-on dans l’encyclopédie Larousse de mes parents. Plus que pour faire un champion de nage libre. Ma vie simple et sans peur allait commencer. Un jour, je serai un chef-d’œuvre de sainteté.

Un ordre religieux parmi les plus prestigieux de l’Église catholique.
Un désir immense comme seul on en a à vingt ans.
Mais peut-on donner son âme sans donner son corps ?

Cherche midi
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