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Par le cherche midi éditeur, publié le 01/12/2021

Peter Dempf : « C'est en dépassant les limites que le Caravage réussit à créer des œuvres uniques »

Dans Le Mystère Jérôme Bosch (Cherche midi), Peter Dempf disait déjà sa passion pour les mystères des grands maîtres de la peinture et asseyait son talent pour le thriller. Ce brillant professeur d’histoire et de littérature allemande revient avec un labyrinthe historique qui nous fait voyager dans l’existence et les œuvres d’art d’un artiste emblématique de la Renaissance. Un ouvrage extrêmement bien documenté au suspense haletant. Rencontre avec le romancier derrière le très réussi Mystère Caravage.

Qu’est-ce qui vous intéressait ou vous intriguait chez le Caravage ?

Peter Dempf : Tout d'abord, j'aime les peintures du Caravage parce qu'elles sont incroyablement pionnières pour leur époque. Aucune de ses œuvres ne semble dépassée ou obsolète, ce qui est probablement dû au fait que ce peintre a « amené la rue sur sa toile ». Tous les personnages que l’on voit dans ses tableaux sont inspirés de véritables personnes : mendiants, prostituées, blessés... Certains d'entre eux sont bien connus, comme la prostituée qui lui a servi de modèle pour la « Mort de la Vierge ». Il n'a pas peint de figures idéalisées mais a pioché ses modèles dans le monde réel, comme en écho à sa propre existence, toujours vécue à la lisière... Enfin, j'ai remarqué que dans les derniers tableaux du Caravage, une seule et même personne apparaît encore et toujours, ce qui est inhabituel pour un peintre qui trouve ses modèles dans la rue. Je me suis demandé qui était cette figure qui se trouvait sur ses peintures à Naples, Messine, Palerme et Malte. C'est à la fois la question la plus fascinante pour moi et le point de départ de ce roman, car la science et l'histoire de l'art n'y ont pas apporté de réponse.

 

Parlez-nous des recherches entreprises pour écrire ce roman…

Tout a commencé par un coup de chance. Au musée Capodimonte de Naples, je suis tombé sur le tableau restauré intitulé « La Flagellation du Christ ». Deux années y étaient indiquées : celle de la première version de l’œuvre et celle de la surpeinture. On m’a confirmé que le Caravage avait peint le tableau sur commande lors de sa première visite à Naples en 1607. En 1610, après un périple assez fou via Malte, Messine et Palerme, il est retourné à Naples et a peint une autre figure sur le tableau, à savoir le personnage qui est devenu le sujet de presque tous ses autres tableaux de cette époque. C’est une découverte qui m’a rendu fou. J’ai donc commencé à étudier ce qui avait été écrit sur le Caravage. Étonnamment, il y avait peu de textes originaux datés de l'époque et ceux-ci traitaient d'arrestations, de coups, de blessures, de meurtres et d'homicides involontaires. Puis, un autre aspect passionnant est apparu : quelqu'un avait tenté de tuer Caravage lors de son séjour à Rome. Le peintre avait échappé de justesse à ces attaques à deux reprises. Ces informations ont jeté une lumière particulière sur sa peinture. J'ai essayé de recréer le voyage de Michelangelo Merisi (dit le Caravage, Ndlr) et étudié tous les tableaux que l'on peut encore voir sur place. Ce même périple s'est transformé en intrigue pour mon roman, car l'imagination devait combler les endroits où il n'y avait pas de réponses directes. La structure picturale, qui indique un désespoir croissant du peintre, m’a aidé. Il m’a fallu six bons mois pour réunir toutes les pièces du puzzle.

 

Vous parvenez à insuffler de l'aventure et du suspense à ce roman, principalement grâce à l'enquête menée par Nerina. Comment avez-vous travaillé sur la cadence ?

Créer de l'aventure et de l'excitation était facile car je n'avais presque rien à inventer : la vie du Caravage, telle qu’exposée dans les différentes sources et tableaux, était déjà assez excitante en elle-même. Il y a eu le cavalier qui l'a grièvement blessé, les rixes, la mort du joueur de balle, la poursuite par le bourreau, auquel il n'a pu échapper que parce qu'il a tout laissé derrière lui et s'est enfui via la porte arrière tandis que les sbires faisaient irruption par l'entrée principale... L'évasion du donjon à Malte est également répertoriée dans les sources. Je n’ai eu qu’à recréer l’époque avec un peu d'imagination. Il a été plus difficile d’évoquer les pensées et événements les plus intimes car évidemment ce ne sont pas des choses dont on parle beaucoup. C'est pourquoi j'ai inventé Nerina, bien que ce ne soit pas totalement une invention car la relation du Caravage à sa sœur est accessible via des sources. Nerina parvient à sonder son passé. Ici, j'ai procédé comme je l’avais fait pour mes propres recherches. Chaque question a conduit à une réponse qui, à son tour, a soulevé des questions. Ces « Ah ! » et ces « Oh ! » ont façonné le roman. J’ai ainsi pu alterner entre le présent et la recherche du passé et faire en sorte que le lecteur attende impatiemment les réponses.

 

Que pensez-vous de l'ordre moral et de la relation qu’entretenait Caravage avec cette notion ?

La période autour de l'an 1600 a connu un changement à tous égards : le passage de la fresque à la peinture sur toile et sur panneau, la Réforme et la Contre-Réforme qui s'affrontent, des ecclésiastiques éclairés et instruits sur le plan scientifique qui se querellent avec les forces conservatrices profondément confessionnelles de l'Église. Si le Caravage était un esprit libre, il dépendait tout de même de l'église pour la reconnaissance et le soutien de sa peinture. Il s'est retrouvé coincé entre ces deux camps, lesquels l’ont, pour finir, écrasé. De plus, c'est précisément à cette époque que l'orientation sexuelle a pris la tournure que l'on connaît maintenant. Les princes de la Renaissance étaient beaucoup plus éclairés et ouverts sur les relations homoérotiques entre hommes que nous ne le sommes aujourd'hui. Le fait que le Caravage a dépassé à plusieurs reprises les limites sociales et morales peut être lié à sa façon de voir et de présenter ces mêmes limites. C'est aussi ce qui rend ce peintre si intéressant : il dépasse ces limites et met sa vie en danger. C'est la seule façon dont il réussit à créer des œuvres uniques. On peut condamner cette attitude mais je pense que seules les personnes qui explorent leurs limites font avancer l'humanité.

 

Ce n'est pas la première fois que l’un de vos romans se concentre sur un peintre. Qu'y a-t-il de si mystérieux pour vous dans cet art ?

La musique, la peinture et le roman sont trois formes d'expression, chacune permettant son propre accès au monde et toutes trois liées par l'imagination. Leur effet se fait dans l’esprit et on y accède par l'œil et l'oreille. D’ailleurs, la notion d'artisanat est quelque peu péjorative. Après tout, la musique et la peinture, ainsi que l'écriture, nécessitent certaines compétences pour créer des sentiments et des états chez l'auditeur, le spectateur et le lecteur au-delà du médium qu'il touche. Tous les « artisans » n'y parviennent pas mais certains reçoivent le don de toucher une corde sensible chez l'homme, de résonner. Je suis quelqu’un qui regarde les choses de près et suis fasciné par les images qui me mettent dans une certaine humeur. J'essaie de comprendre en quoi consiste cette humeur et ce qui la déclenche. Si dans ces peintures, le peintre traite de sa propre vie en plus d’autres messages, alors je dois chercher des connexions. Ce fut le cas pour Jérôme Bosch mais aussi Michelangelo Merisi, dit le Caravage.

 

Le Mystère Caravage
Rome, 1606. Le Caravage a trente-cinq ans. Maniant aussi bien le pinceau que l’épée, c’est un homme haut en couleur, dont la vie dissolue et pleine d’excès lui a valu plusieurs séjours en prison. Ses tableaux, pour lesquels il fait poser paysans et prostituées, lui ont permis de connaître la notoriété mais aussi une accusation d’hérésie de la part du Vatican qui n’admet pas son traitement profane des scènes religieuses.

Contraint de quitter Rome pour échapper à une condamnation à mort, il prend la direction de Malte avec une de ses élèves, Nerina. Tout au long du voyage, les fugitifs sont traqués par de mystérieux individus ; ils échappent de justesse à des attentats. Nerina, qui a décidé d’enquêter sur cette inquiétante conspiration, comprend que le passé du peintre recèle de lourds secrets. Le tableau qu’il a entrepris à Malte, Salomé avec la tête de saint Jean-Baptiste, cacherait-il les clés de cette mystérieuse affaire ?
 
S’appuyant sur des faits avérés, Peter Dempf nous entraîne ici dans un passionnant jeu de piste à travers la vie et les œuvres de cet artiste hors norme que fut le Caravage. Il nous propose une interprétation originale et captivante de ses tableaux et nous offre un thriller historique au suspens magistral. Le Mystère Caravage est aussi une réflexion passionnante et très actuelle sur le sort de l’artiste face à la toute-puissance de l’ordre moral.

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