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            Par Lisez, publié le 07/02/2019
            Sophie Gourion : "Garçon ou fille, il faut dire aux enfants que tout est possible"

            Aux filles le rose et les poupées, aux garçons le bleu et le ballon rond ? Avec son album jeunesse Les filles peuvent le faire aussi/Les garçons peuvent le faire aussi, l’autrice Sophie Gourion bouscule les stéréotypes de genre et invite les enfants à sortir des carcans et valoriser leurs différences. Nous l’avons rencontrée.

            "Tu peux être une danseuse gracieuse, qui saute à pas légers sur le parquet ; ou une footballeuse courageuse, qui tape fort dans le ballon pour gagner". Sortir les enfants des moules que la société leur impose, tel est le souhait de Sophie Gourion, qui publie ces jours-ci Les filles peuvent le faire aussi/Les garçons peuvent le faire aussi aux éditions Gründ. Un album destiné aux 3-6 ans qui parle d’égalité et démonte les clichés avec humour, tendresse et poésie. Sublimé par les illustrations d’Isabelle Maroger, ce livre double-face, avec deux histoires (un côté filles, un côté garçons) invite les enfants à exercer leur esprit critique et à adopter une attitude plus tolérante envers les autres.


            Votre album peut se lire comme un petit guide. Il déconstruit les stéréotypes de genre sans passer par la métaphore d’une histoire. Cette construction était évidente dès le début pour vous ?

            En passant par la fiction, j’avais peur de tomber dans une opposition entre gentils progressistes et méchants sexistes. La vie est bien plus compliquée que ça, ce n’est pas binaire. Nous véhiculons tous des stéréotypes sexistes que l’on soit une femme ou un homme, un petit garçon ou une petite fille, ou que l’on soit féministe comme moi. Je ne voulais pas tomber dans quelque chose de trop moralisateur. En passant par des pages illustrées avec un ton un peu poétique, des phrases un peu chantantes, je voulais que ce soit lu à la fois comme un petit guide et une comptine. Je ne suis pas là pour faire la leçon aux enfants.

            Pourquoi avoir choisi de vous attaquer aux stéréotypes de genre à travers un album jeunesse plutôt qu’un essai destiné aux adultes ?

            J’avais écrit un livre pour enfants il y a cinq ans qui était plutôt destiné aux 10-12 ans. À l’époque, je l’avais envoyé à Gründ mais je n’avais pas été publiée. Gründ m’a recontactée récemment en me demandant si je souhaitais l’adapter pour les plus petits. Quand on se penche sur les inégalités femmes-hommes, on se rend compte qu’elles se mettent en place très tôt. Dès le berceau, on n’identifie pas les pleurs d’un bébé de la même façon selon s’il s’agit d’une fille ou d’un garçon. Les pleurs du nourrisson féminin sont associés à la peur, ceux du nourrisson masculin à la colère. Donc ça commence très tôt et ça se poursuit à l’école maternelle avec la répartition dans la cour de récré, etc. C’est important de parler aux adultes mais pour vraiment faire bouger les choses et aller au cœur des inégalités, il faut commencer à la racine. Il faut dire aux enfants que tout est possible que l’on soit un garçon ou une fille.



            © Isabelle Maroger

            On parle de plus en plus des problèmes de représentation des femmes et des petites filles dans la littérature jeunesse mais moins de l’hypervirilisation des garçons. Or, votre album s’attaque au problème de représentation dans sa globalité. C’était important de traiter de ça dans un seul et même livre plutôt que dans deux livres séparés ?

            Quand on parle de sexisme, on pense aux petites filles qui jouent à la poupée et qui sont limitées dans leurs choix. On n’imagine pas que le sexisme enferme aussi les garçons – et les hommes par extension – dans des cases. Tout ça a des conséquences sur les garçons. Ils sont soumis à des normes de virilité qui les forcent à être forts et à cacher leurs sentiments. Ils doivent aimer le foot et la bagarre et surtout ne pas jouer à la poupée car « c’est un truc de fille ». Or, dire ce genre de chose c’est vraiment rabaisser le féminin. Comme si être une fille était la pire des insultes. En grandissant, les hommes vont continuer à perpétuer ces stéréotypes. Sauf que ces injonctions à la réussite et à la force ont des conséquences très concrètes sur la santé des hommes. Ils sont beaucoup moins diagnostiqués pour la dépression car ils ne disent jamais quand ils ne vont pas bien. Cela peut aussi avoir des conséquences sur le travail. Par exemple, beaucoup d’hommes ne prennent pas leur journée enfant malade car on suppose que c’est à la femme de le faire. Les stéréotypes de genre impactent donc de très nombreuses choses.

            Bien sûr, la propagation de ces stéréotypes a moins de conséquence sur la vie des hommes que sur celle des femmes. Je pense aux différences de salaires ou aux violences par exemple. Mais les hommes auraient tout à gagner de se libérer d’une société sexiste. Et ça, c’est un message qui a du mal à passer parce que dès que l’on parle de sexisme, les gens se disent qu’ils ne vont plus avoir le droit de faire des blagues ou de faire des compliments aux femmes. Ils pensent à ce qu’ils vont perdre et pas à ce qu’ils vont gagner.

            L’album, c’est souvent le premier livre que l’on met dans les mains des enfants. C’est un objet culturel très important. Mais si on sent un changement en termes de représentation et de diversité dans la culture ou la pop culture, la littérature jeunesse semble encore parfois bloquée. Le sujet serait-il encore tabou ?

            Effectivement, je pense que l’on peut parler de tabou. Récemment, j’ai dévoilé la couverture de mon livre sur Twitter et les gens se sont déchaînés. J’ai reçu un nombre incalculable de messages haineux où l’on me disait des choses du genre : "Ce n’est pas à vous d’éduquer nos enfants, vous êtes une dégénérée, vous voulez forcer les garçons à porter des jupes". J’ai eu droit à des réactions d’une violence incroyable de la part de personnes qui n’ont même pas ouvert le livre. C’est délicat parce qu’on s’adresse aux enfants et du coup les parents peuvent avoir l’impression qu’on va leur enlever l’éducation de leurs enfants et qu’on va les endoctriner. En 2013, Najat Vallaud-Belkacem avait proposé l’ABCD de l’égalité (programme d’enseignement dont l’objectif est de lutter contre le sexisme et les stéréotypes de genre, ndlr) et cela avait donné lieu à un énorme mouvement réactionnaire. Je pense que les réactions à mon livre peuvent venir du même mouvement. Je pense que par ricochet, cette frilosité de la part des parents fait peur aux éditeurs. Il y a des petites maisons d’édition qui osent et c’est génial. Je trouve ça très courageux de la part de Gründ de publier un livre dédié aux 3-6 ans qui porte un message féministe et qui n’est pas enrobé dans une petite histoire.

            En 2016, vous avez créé le Tumblr Les mots tuent qui dénonce la banalisation dans la presse des violences faites aux femmes. Deux ans plus tard, avez-vous noté un changement dans la façon dont les journalistes abordent ces sujets ?

            Il y a beaucoup plus de rédactions qui corrigent leurs titres, c’est clair et net. Avant quand je le faisais remarquer sur Twitter, ça tombait aux oubliettes ou alors on venait me dire que je portais atteinte à la liberté d’expression. Je pense qu’aujourd’hui les journalistes s’interrogent beaucoup plus sur leur façon de parler de tout ça. J’ai fait un colloque récemment auprès de journalistes et ils ne sont plus du tout dans une position défensive. Ils sont plus dans un questionnement et se demandent comment faire pour améliorer l’image qu’ils donnent des femmes dans les médias. Car il ne s’agit pas uniquement des mots. Il s’agit aussi de savoir comment représenter les femmes en photo, savoir comment on les fait passer de victime à experte. Tout ça entre dans une thématique beaucoup plus large qui est poussée par #MeToo. J’ai profité de cet effet #MeToo pour aller vers les journalistes et les pousser à se questionner. L’AFP vient de créer une charte dans laquelle elle s’engage à ne plus parler de crime passionnel et à recontextualiser les articles. Ça vient quand même de l’AFP qui est souvent la source dans les rédactions, donc ce n’est pas rien du tout. Le sujet est dans les têtes et c’est une excellente nouvelle.


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