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Par Presses de la Cité, publié le 30/03/2020

Yves Viollier : "J'ai beaucoup plus de mal à me détacher de Louise et des siens que des personnages de mes autres romans"

Louise des Ombrages, le nouveau roman d’Yves Viollier paru aux Presses de la Cité, dresse le portrait tout en délicatesse d’une jeune femme au destin brisé par un trop lourd secret. À partir de certains éléments vrais de la vie d’une peintre de talent, l’auteur a tissé une histoire bouleversante autour de la filiation, de la création, le long des eaux douces de la Venise verte…

A l’origine de votre nouveau roman, il y a l’histoire d’une peintre, Marie Renard... Qui était-elle ? Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Marie Renard appartenait à une famille de paysans poitevins aisés, à La Taillée, un village vendéen au cœur de ce qu’on appelle aujourd’hui "la Venise verte". Elle a révélé très tôt une sensibilité et un talent d’artiste d’exception. Sans bouger de son marais, sans avoir fait les beaux-arts, encouragée par un peintre local, elle a exposé à un peu plus de vingt ans au Salon d’automne et au Salon des indépendants à Paris, dans les années 1930, en compagnie des plus grands. Elle peignait son univers familier. Son talent de portraitiste, impressionnant, était reconnu dans le Grand Ouest. Les musées de La Rochelle, La Roche-sur-Yon, Fontenay-le-Comte ont acheté ses œuvres. Alors que s’offrait à elle une belle carrière, la jeune femme a choisi de mourir avec son père, dans la maison familiale où elle travaillait, "le père et la fille se tenaient par la main…".

Suite à la tragédie, son œuvre a été dispersée. Un silence lourd de plus d’un demi-siècle a pesé sur les circonstances du drame. On s’est efforcé d’oublier Marie Renard. Dans le village et le marais, on refusait d’en parler, la blessure était douloureuse pour toute la population.

Le marais poitevin, où se situe Louise des Ombrages, est un lieu singulier, "un pays d’eau et de ciel". En quoi ce lieu modèle-t-il l’esprit de ses habitants ?

C’est un pays magnifique, une terre de canaux non loin de l’océan, où il semble souvent que le ciel touche la terre. Mais il faut s’y projeter pendant l’entre-deux-guerres et imaginer la vie sur ces terres plates, à l’écart des routes, où l’on circule en yole dans un dédale de canaux à se perdre. Il faut imaginer les hivers quand les eaux débordent et changent les villages en îles. On est entre soi. Le silence est lourd. On vit une vie sauvage. On s’observe. On pêche. La culture y est singulière. On a des habitudes. Comment ces solitudes ne marqueraient-elles pas en profondeur la sensibilité d’écorchée vive d’une jeune fille ?

Était-il important pour vous de vous rendre sur les lieux de votre roman ? De capter la lumière et le mystère de ce pays à la manière d’un peintre, comme Louise ?

J’ai fait là-bas de nombreux voyages exaltants. Oui, il fallait que je m’imprègne. Il me fallait les couleurs, les bruits, les odeurs. J’ai conduit la yole dans les fossés. Je me suis perdu dans cet univers envoûtant, en plein midi, à la tombée du jour. J’ai poussé jusqu’à la Pointe aux Herbes. J’ai tendu des nasses avec des maraîchins. Je savais que le lieu devait être un personnage important. Qu’en le donnant à voir et sentir, je racontais aussi Louise et son père. Je faisais le chemin à l’envers à travers le temps. J’ai cueilli la grande angélique dont les racines saignent. Je n’ai pas vu la loutre...

Autour de Louise, il y a une famille unie, aimante, presque fusionnelle. Après Les Mariés de la Saint-Jean, ou C’était ma petite sœur, la famille – et ses fêlures – est pour vous une grande source d’inspiration romanesque ?

La famille est la cellule fondamentale, le berceau, le territoire de l’enfance. On la fuit, on l’aime, on ne peut pas s’en passer. Depuis le fameux "Familles, je vous hais !", on l’a beaucoup piétinée. Mais comme toutes les réunions de vivants, elle a ses jours de communion heureuse, ses manques et ses déchirures. J’essaie de comprendre, de me mettre à la place de, de souffrir avec. Pas pour juger ni donner des bons points. Simplement partager les chemins de vie de ces hommes, ces femmes, ces enfants, que le destin a liés ensemble, en essayant de remonter les fils de leurs bonheurs et de leurs souffrances. C’est une aventure merveilleuse de se lancer quelque part dans l’aventure d’inconnus et d’en faire peu à peu, au fil des mots, des frères et des sœurs, d’écouter leurs confidences, d’approcher leurs mystères et, au bout du compte, quels qu’ils soient, de les aimer. La famille est une source inépuisable de romans. 

En toile de fond, il y a les traumatismes de 1914 : les blessures jamais pansées des soldats, l’attente terrible pour les familles... Comment cette absence vécue à travers les yeux de Louise, petite fille, va-t-elle influencer sa sensibilité ?

Nous sommes faits de nos blessures et de chacune de nos journées. Je pense aux arbres. Nous sommes comme eux. Notre écorce est marquée par les saisons. Louise aura connu une enfance protégée. Elle était le "trésor" des Ombrages. Et soudain les orages de la guerre, le père chéri absent, les deuils, la grippe espagnole... Les épreuves attachent Louise aux Ombrages. Elle devient jour après jour de plus en plus la fille des Ombrages et du marais. Elle ne dit rien, pas même à son amie Camilla. Elle est une fille qui encaisse et se tait. À bien y regarder, la peinture est son seul exutoire. Jusqu’au jour où elle craque. L’arbre tombe.

On apprend à la toute fin le très lourd secret de Louise (on ne le dévoilera pas). Ce roman, tout en pudeur et en sensibilité, a-t-il été plus difficile à écrire que les précédents ? Quel était selon vous l’écueil à éviter ?

Ce roman est venu au moment où il fallait. Je le portais depuis vingt-cinq ans. Les blessures des gens de La Taillée m’ont empêché de l’écrire plus tôt. Je crois qu’ils m’ont rendu service. Il fallait que je sois armé pour me lancer dans un tel sujet. J’ai eu conscience d’un bout à l’autre d’être sur le fil. J’ai constamment douté, en même temps que j’avais du plaisir à échafauder l’intrigue. Il fallait me tenir constamment à distance, peser chaque mot, garder le ton juste dans la retenue. Je voulais qu’on les aime tous, malgré tout. Il m’est arrivé de me demander si j’arriverais jusqu’au bout. Il y a toujours eu l’un ou l’autre pour me tenir la main, et puis ce marais, cette Venise verte...

Qu’aimeriez-vous que l’on retienne de Louise des Ombrages ?

J’ai beaucoup plus de mal à me détacher de Louise et des siens que des personnages de mes autres romans. C’est un texte important pour moi. J’aimerais qu’il ramène les lecteurs à Marie Renard et à sa peinture. Et qu’il imprime dans leur mémoire le souvenir d’un moment d’émotion et, finalement, de beauté, comme en barque au détour du canal, la loutre est là debout sur l’eau, elle se régale d’un poisson, mais à un choc de la rame contre la yole, elle s’enfonce, l’eau se referme sans une ride sur elle, la loutre était-elle vraiment là, vision fugitive d’insaisissable éternité. 

 

Louise des Ombrages
Le père et la fille se tenaient par la main, les yeux fermés. On aurait dit qu’ils dormaient.
« On les a trouvés ainsi que je le raconte dans leur maison des Ombrages. C’était après la Grande Guerre, au Gué-des-Marais. En ce temps-là, on ne pardonnait pas le suicide. Alors, le père et la fille !
Louise, jeune artiste-peintre au talent précoce, exposait déjà dans les salons en compagnie des plus grands. Elle avait un bel avenir. La loi du silence a pesé sur le village. Des bruits ont couru sans que le mystère soit élucidé.
Je suis allé tourner dans ce pays d’eau et de ciel aux couleurs changeantes qu’on appelle Venise verte. J’ai lu les journaux de l’époque et recherché des tableaux de celle qui m’a inspiré cette histoire, et que j’ai prénommée Louise. J’ai visité sa maison que j’ai baptisée Les Ombrages. Et j’ai essayé de remonter par le roman les chemins d’un destin qui les a décidés à se prendre par la main. Pour qu’ils revivent. Et que nous apprenions à les connaître. Afin, peut-être, que nous les aimions. »

 

Presses de la Cité

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