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Théâtre - Tome 1

Robert Laffont
EAN : 9782221072370
Façonnage normé : BROCHE
Nombre de pages : 860
Théâtre - Tome 1

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Collection : Bouquins
Date de parution : 15/05/1996

Ce volume invite à redécouvrir Tchékhov. Son théâtre d'abord. On trouvera ici les œuvres dramatiques complètes de l'auteur de La Cerisaie, y compris, donc, les divertissements en un acte qui, de la saynète au vaudeville, n'ont pas pris une ride. Leur verve parfois féroce aide à mieux comprendre pourquoi Tchékhov,...

Ce volume invite à redécouvrir Tchékhov. Son théâtre d'abord. On trouvera ici les œuvres dramatiques complètes de l'auteur de La Cerisaie, y compris, donc, les divertissements en un acte qui, de la saynète au vaudeville, n'ont pas pris une ride. Leur verve parfois féroce aide à mieux comprendre pourquoi Tchékhov, contre ses admirateurs et ses metteurs en scène, soutenait que ses grandes pièces étaient comiques.
Quelques pièces exceptées (données dans une traduction originale d'Anne Coldefy-Faucard), la traduction est celle de Denis Roche, le premier à avoir popularisé Tchékhov en France, le seul traducteur qui ait connu personnellement l'écrivain.
C'est de même un Tchékhov «en son temps» qui est présenté, à travers ses écrits (correspondance, carnets) et des témoignages d'amis. Un Tchékhov ni plus ni moins authentique qu'un autre, sans doute, mais encore plus contradictoire, donc plus vivant et plus proche.
On croit connaître le «bon docteur» Tchékhov, ami des pauvres et philanthrope, le malade et le sceptique entre désespoir et rêves d'avenir. Connaît-on le Tchékhov passionné de vivre, entouré de jolies femmes, l'amateur de canulars et de cirques, le grand sportif et le grand voyageur ?
Ce Tchékhov-là, qu'agacent les propres sur sa «tendresse», sa «mélancolie» ou son «pessimisme», est un anticonformiste. Il se veut à chaque instant, un homme libre. Il ne donne pas de leçons et ne veut pas en recevoir. Il refuse tous les embrigadements au nom du Peuple, du Progrès (auquel il croit), de l'Art et des Lumières. S'il entend travailler au bien commun, c'est parce qu'il trouve là son bonheur. Quant aux maîtres à penser, il les suspecte d'abuser de leur rente de situation médiatique, qu'ils s'appellent Tolstoï ou Diogène. Sa liberté à lui, c'est de vivre et penser totalement l'égalité naturelle entre tous les hommes. Tsiolkovski, le génial précurseur de la cosmonautique russe, avait un mot favori : «Je veux être un Tchékhov en science.»
Jean Bonamour professeur à Paris IV.

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EAN : 9782221072370
Façonnage normé : BROCHE
Nombre de pages : 860
Robert Laffont

Ce qu'en pensent nos lecteurs sur Babelio

  • meknes56 Posté le 28 Juillet 2019
    Je n'aime pas trop les pièces de théâtre mais la Tchekov a réussi à me réconcilier avec ce genre.
  • lehibook Posté le 27 Mai 2019
    Une fois surmontée la folie de ces noms russes interminables ,on entend la petite musique tristounette , parfois si cruelle , de ces vies diaphanes ,inconsistantes ,de ces tempêtes dans une tasse de thé ou un verre de vodka d’où sort l’écho de la désespérance.
  • Floccus Posté le 8 Décembre 2018
    Aller voir au théâtre une pièce d'Anton Tchekhov est un de ces fantasmes qui me collent à l'âme sans véritable raison, ou alors pour une raison que je ne connais plus moi-même. le déclic passe, le fantasme reste incrusté. Il est fort peu probable que je le réalise, du moins dans les temps proches à venir, alors je me suis fait en attendant une petite séance de cinéma intérieur. "Je me fait l'effet de vivre dans un cabinet de curiosité, je regarde et je ne comprends rien." (278) Ennui, désarroi, désoeuvrement, sentiment d'insignifiance, les personnages de ces pièces s'efforcent de meubler le temps et l'espace comme ils peuvent. On se traite "d'esturgeon", de "troglodyte", on se lance : "vous avez moins d'oreille qu'une carpe farcie". Ça ne manque pas d'un humour désabusé, d'un sens décalé du dérisoire. "Vivre et ignorer pourquoi les cigognes volent, pourquoi les enfants naissent, pourquoi il y a des étoiles au ciel... Il faut savoir pourquoi l'on vit, ou alors tout n'est que balivernes et foutaises." (431) Quand bien même certains aspirent à la liberté, à un vaste horizon ou à une satisfaction intérieure, Anton Tchekhov ne leur apporte pas de réponse. L'ambiance reste flottante, parfois secouée d'un coup de... Aller voir au théâtre une pièce d'Anton Tchekhov est un de ces fantasmes qui me collent à l'âme sans véritable raison, ou alors pour une raison que je ne connais plus moi-même. le déclic passe, le fantasme reste incrusté. Il est fort peu probable que je le réalise, du moins dans les temps proches à venir, alors je me suis fait en attendant une petite séance de cinéma intérieur. "Je me fait l'effet de vivre dans un cabinet de curiosité, je regarde et je ne comprends rien." (278) Ennui, désarroi, désoeuvrement, sentiment d'insignifiance, les personnages de ces pièces s'efforcent de meubler le temps et l'espace comme ils peuvent. On se traite "d'esturgeon", de "troglodyte", on se lance : "vous avez moins d'oreille qu'une carpe farcie". Ça ne manque pas d'un humour désabusé, d'un sens décalé du dérisoire. "Vivre et ignorer pourquoi les cigognes volent, pourquoi les enfants naissent, pourquoi il y a des étoiles au ciel... Il faut savoir pourquoi l'on vit, ou alors tout n'est que balivernes et foutaises." (431) Quand bien même certains aspirent à la liberté, à un vaste horizon ou à une satisfaction intérieure, Anton Tchekhov ne leur apporte pas de réponse. L'ambiance reste flottante, parfois secouée d'un coup de feu mortel, qui ne répond pas plus au mystère de l'existence que le vacuité de la pensée. Je me suis sentie à mon aise dans ces salons et ces jardins, partageant cette interrogation sur le vivant et son absence de résolution. Pour y pallier, allons-nous décider de boire, aimer, philosopher ou de franchement contempler le vide ?
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  • Nastasia-B Posté le 19 Avril 2014
    Voici la première partie du théâtre complet d’Anton Tchekhov, avec quatre pièces solides, d’un niveau homogène, (bien que j'aie une certaine affinité supplémentaire pour La Mouette et Ivanov) mais sans les deux points d’orgue que constituent Oncle Vania et La Cerisaie et qu’on trouve dans le volume deux. Avant d’examiner plus dans le détail ces pièces, peut-être n’est-il pas inutile de lister les ingrédients dramaturgiques ainsi que les recettes secrètes suivies par le grand cuisinier Tchekhov. - Tout d’abord, mettez en présence une bonne brochette de personnages névrosés, dévorés d’ambitions ou d’envies inassouvies, d’amours avortées, de rancœurs diverses, d’inimitiés masquées. - Enfermez ensuite tout ce petit monde dans le réduit d’une maison de campagne, par exemple, et faites monter la pression façon huis clos dans cette cocotte-minute rurale pour citadins endurcis. - Pour vos personnages, respectez les proportions suivantes : 1, 2 ou 3 superbes femmes et autant de laides, avec entre elles une bonne pincée de sel de jalousie. Pour les hommes, sélectionnez un vrai tocard, si possible, jouissant d’une situation enviable histoire de susciter les convoitises d’un autre, plus compétent mais non reconnu ; prendre également un homme d’authentique talent dont la promiscuité du groupe rend les qualités inopérantes, sans oublier un... Voici la première partie du théâtre complet d’Anton Tchekhov, avec quatre pièces solides, d’un niveau homogène, (bien que j'aie une certaine affinité supplémentaire pour La Mouette et Ivanov) mais sans les deux points d’orgue que constituent Oncle Vania et La Cerisaie et qu’on trouve dans le volume deux. Avant d’examiner plus dans le détail ces pièces, peut-être n’est-il pas inutile de lister les ingrédients dramaturgiques ainsi que les recettes secrètes suivies par le grand cuisinier Tchekhov. - Tout d’abord, mettez en présence une bonne brochette de personnages névrosés, dévorés d’ambitions ou d’envies inassouvies, d’amours avortées, de rancœurs diverses, d’inimitiés masquées. - Enfermez ensuite tout ce petit monde dans le réduit d’une maison de campagne, par exemple, et faites monter la pression façon huis clos dans cette cocotte-minute rurale pour citadins endurcis. - Pour vos personnages, respectez les proportions suivantes : 1, 2 ou 3 superbes femmes et autant de laides, avec entre elles une bonne pincée de sel de jalousie. Pour les hommes, sélectionnez un vrai tocard, si possible, jouissant d’une situation enviable histoire de susciter les convoitises d’un autre, plus compétent mais non reconnu ; prendre également un homme d’authentique talent dont la promiscuité du groupe rend les qualités inopérantes, sans oublier un amoureux fou, marié ou non, cela n’a pas d’importance, la seule chose qui prime étant qu’il soit raide dingue de la seule femme de l’assemblée qui ne puisse pas le souffrir. Il faut évidemment que cette femme soit elle-même éprise d’un autre qui ne fera, bien sûr, aucun cas d’elle, et ainsi de suite, vous avez compris le principe. - Préférez, pour ces personnages, une moitié environ d’aristocrates ou de représentants de la haute bourgeoisie que vous ferez mariner à feu doux avec quelques membres d’autres classes sociales afin de faire ressortir leur ego et leurs aspirations futiles ou dérisoires. - Ajoutez enfin dans cette pétaudière un petit élément catalyseur qui va faire éclater la marmite. - Servez très frais en ramassant les débris éparpillés de-ci, de-là et voyons cela d’un peu plus près : 1) LA MOUETTE Anton Tchekhov aborde dans La Mouette la thématique, ô combien d'actualité, des jeunes gens désirant plus que tout s'adonner aux métiers artistiques, et tout particulièrement, ceux du spectacle. Combien d'apprentis chanteurs, danseurs, acteurs, humoristes, musiciens, écrivains se retrouveront, eux et leurs illusions déçues dans cette mouette, symbole du jetable ; un coup de fusil et l’on n'en parle plus ! Mais La Mouette c'est aussi bien plus que cela et s'il est réellement une œuvre qui souffre de la traduction en français, c'est assurément celle-là. En effet, Anton Tchekhov joue fréquemment sur le signifiant et le signifié des mots et des noms qu'il emploie, chose indubitablement perdue à la traduction. En russe, le mot « mouette » ressemble à un verbe qui signifie « espérer vaguement quelque chose, plutôt en vain » (de même pour le nom de Medvedenko qui évoque en russe l'ours pataud). De plus, si l'on se souvient que la scène se déroule au bord d'un lac à l'intérieur des terres, la mouette devient alors un oiseau égaré, blanc parmi les sombres alentours, symbole à la fois de candeur, de fragilité et d'égarement, d'espoirs plus ou moins déçus et de voix dissonante. On est donc loin des hordes piaillardes et envahissantes des bords de mer auquel le nom « mouette » fait référence, de prime abord, dans notre esprit, pour nous autres, habitants des franges du continent. L'oiseau le plus proche en français de ce qu'a voulu exprimer l'auteur serait peut-être l'hirondelle, pour la notion de fragilité et de vague espoir, mais bien loin de recouvrir toutes les thématiques évoquées plus haut. Tchekhov nous dépeint un monde où les artistes célèbres sont mesquins, égoïstes, narcissiques et sans intérêt comme l'actrice Irina Arkadina ou l'écrivain Trigorine, ceux qui désirent devenir artistes sont gonflés d'orgueil et de talent parfois douteux à l'instar de Treplev et Nina, les gens en place désirent autre chose que ce qu'ils ont tels Sorine, Medvedenko, Macha ou Paulina. Bref, tous courent plus ou moins après des chimères (la reconnaissance du public ou celle de ses pairs, l'amour de quelqu'un qui ne vous aime pas, le mode de vie opposé à celui que l'on pratique, etc.). Finalement, (est-ce un hasard sachant que Tchekhov est médecin de formation ?), un des seuls à avoir des yeux lucides semble être le médecin Dorn, qui possède un regard distancié et détaché des émotions, qui sait goûter le talent quand il est là et qui n'essaie pas d'avoir un autre âge que celui qu'il a. En somme, une pièce qui remue beaucoup du côté de nos attentes, souvent un peu triviales ou inaccessibles, alors qu'à deux pas, l'accessible est négligé, tels l'amour de Macha pour Treplev, l'amour de Treplev pour Nina ou sa mère, l'amour d'Arkadina pour Trigorine, l'amour de Paulina pour Dorn, etc. Le message de Tchekhov pourrait être : " Ne regardez pas trop haut, n'allez pas vous griller les ailes comme un papillon de nuit sur une lampe à incandescence et sachez jouir de ce qui est à votre portée. " Si vous obtenez de la reconnaissance sans l'avoir cherché, tant mieux, sinon, ce n'est pas bien grave car les trompettes de la renommée sont souvent bien mal embouchées comme disait si justement Georges Brassens... 2) CE FOU DE PLATONOV Platonov est la première pièce de Tchekhov, écrite alors qu'il n'avait vraisemblablement que dix-huit ans, vingt ans peut-être. On n'en sait rien exactement car la pièce n'a jamais été ni publiée ni jouée du vivant de l'auteur. Seul demeure un gros manuscrit, environ deux fois plus gros que la taille d'une pièce " ordinaire ". Lequel manuscrit est abondamment biffé, avec des scènes pour lesquelles il existe deux voire trois variantes. La vérité aussi, c'est que la pièce n'a pas de titre. Voilà pourquoi on trouve parfois la version courte : Platonov, du nom du personnage principal. Mais on l'a également vu traduire sous l'appellation : Ce Fou De Platonov. La seule indication de titre qu'y avait apposé Anton Tchekhov était un néologisme qui signifiait en gros : L'Absence De Père. Voici donc un premier mystère. Le second mystère, à la lecture, est de s'interroger sur le fait qu'une telle pièce puisse être l'œuvre d'un lycéen de dix-huit ans. On y trouve déjà presque toutes les thématiques qui seront abordées dans les pièces matures du dramaturge russe, notamment, une certaine ressemblance avec sa toute dernière pièce, La Cerisaie. Dit autrement, soit il s'agit d'un génie vraiment très très précoce, soit (ou parallèlement), les visions de Tchékhov n'ont pas évolué d'un pouce entre 18 et 44 ans, ce dont je doute absolument pour un homme de cette envergure. Pour vous avouer le fond de ma conviction et pour laquelle je n'ai absolument aucune preuve, cette pièce doit avoir effectivement été imaginée dans la prime jeunesse de l'auteur, puis remaniée plus tard à plusieurs reprises sans toutefois qu'elle satisfasse jamais pleinement soit l'aspiration du moment de son auteur, soit le désir de ne pas trahir son projet initial. Si bien qu'en fin de compte, Tchekhov devait trouver meilleur de réécrire une pièce pure plutôt que de bricoler cette trame où l'on veut tout dire et où cela part dans beaucoup de directions pas forcément très lisibles. Le personnage de Platonov m'évoque un peu celui d'Ivanov, notamment dans ses rapports aux femmes et un peu l'Oncle Vania quant à son caractère volcanique. Le trio constitué par la veuve du général, Anna Pétrovna, son beau-fils Sergueï et Sofia Iégorovna, l'épouse de ce dernier me rappelle tout à fait la trame de La Mouette. La situation même de la famille Voïnitsev, d'ancienne noblesse russe, rattrapée par son époque, incapable de gérer ses finances ni ses dépenses et qui se fait souffler son domaine par un " ami " de la famille, est le pivot de La Cerisaie. Rappelons au passage, qu'il y a beaucoup d'éléments autobiographiques pour Tchekhov, dans ce traumatisme de la vente du domaine familial à un spéculateur bourgeois proche de la famille. Incroyable, n'est-ce pas ? je vous ai presque cité toutes les pièces de Tchekhov comme étant déjà contenues en germe dans cette ébauche, ventripotente ébauche, aux nombreuses facettes. Même la structure en est un peu bancale, pas trop finie : deux énormes premiers actes, très typiques du théâtre d'Anton Tchekhov, réunion de famille et d'amis dans une maison de campagne où chacun s'envoie en pleine face ce qu'il pense de vous ou de l'autre, plombant ainsi durablement l'ambiance. Les deux autres actes sont beaucoup plus brefs, un peu déconnectés, où il s'est produit des mutations profondes chez les personnages dont on n'a pas trop eu le temps de percevoir l'ampleur ni la genèse. Voici l'histoire : nous sommes chez les Voïnitsev, domaine d'un général décédé, qui échoit désormais à sa seconde épouse, la jeune et encore très belle Anna Pétrovna, dont beaucoup de sont pas insensibles aux charmes tant physiques qu'intellectuels. La belle dame raffinée et instruite, en ce milieu campagnard et bas de plafond, s'ennuyant ferme dans la vie, est une situation inchangée par rapport à la quasi totalité des autres pièces de l'auteur. Son beau-fils Sergueï est plutôt un brave type, mais totalement incapable de fournir le moindre travail digne d'intérêt pour la communauté. C'est l'archétype de l'homme inutile à la société, pas idiot mais sans aucun talent particulier. Sa femme, Sofia, est elle-aussi une très belle femme, et elle aussi aurait souhaité autre chose dans sa vie. Elle nous évoque inévitablement les Trois Sœurs, regroupées sous une seule tête. Autour de cette famille gravite une foule de pique-assiettes, voisins tous plus ou moins intéressés, soit par les charmes de la générale, soit par le domaine, soit les deux. Le seul personnage qui tranche avec le voisinage est Platonov, l'instituteur. Platonov est cultivé, instruit, il a même suivi les cours de l'université ce qui n'était pas si fréquent au fin fond de cette campagne russe à la fin du XIXème siècle. De plus, il est charmant, il philosophe, il a une grande âme... Il a une grande âme, mais sa langue est fourchue ! Il lâche de ses saloperies à tout le monde, sans se soucier le moins du monde de l'effet produit. Malgré cela, les dames sont toutes plus ou moins folles de lui, mais lui n'a d'yeux que pour sa petite épouse, la modeste Sacha, qui nous annonce sans erreur possible Sarah, la petite juive d'Ivanov. Platonov alterne les marques excessives d'amour vis-à-vis d'elle et les remarques où il ne cesse de la traiter de dinde. Mais il est fidèle et ne se soûle pas, ce n'est déjà pas si mal pour Sacha, non ? Et s'il n'était pas si fidèle, ce glauquissime Platonov ? Quel cataclysme cela créerait-il dans l'équilibre bien huilé que je viens de vous décrire ? Qu'en résulterait-il ? Quel virage sociétal est contenu dans les quatre actes de cette pièce ? C'est ce que je ne me permettrai pas de vous dévoiler. En somme, selon moi une pièce pas inintéressante du tout, mais il est vrai assez brouillonne. Je signale simplement l'excellente traduction intégrale (ce qui est rarement le cas) de Françoise Morvan et André Markowicz parue chez un modeste éditeur qui gagne à être connu : Les Solitaires Intempestifs. 3) IVANOV J’aime beaucoup cette pièce en quatre actes, qui, bien que précoce dans la production de l'auteur, présente elle aussi déjà tous les ingrédients qu'il affectionne : la vie de campagne ennuyeuse à mourir, les amours non partagées, la mesquinerie, l'envie, la bêtise, l'avarice, la médisance, sans oublier quelques belles âmes qui se consument pour rien parmi cette moisissure, cette flétrissure et le tout couronné d'une extrême sensation de "voie sans issue". Cette pièce est brève, peut-être un peu trop vite expédiée quant à la forme, mais elle est forte et profonde sur le fond. Anton Tchékhov nous sert un trentenaire, naguère riche, brillant et très en vue mais qui s'est laissé cuire dans le jus de ses désillusions. Ajoutons à cela le filtre de la vision des gens ordinaires, qui interprètent tous ses agissements à leur sauce, lui prêtant des visées ou des sentiments qu'il n'a pas. Il est vrai qu'il peut paraître tentant de conjecturer car Ivanov s'est marié à une juive de famille riche. Sa charmante et follement amoureuse Sarah n'a pas hésité à tout abandonner pour lui : famille, religion, identité, richesse. Les parents juifs ayant très mal vécu la spoliation culturelle et identitaire de leur fille ont refusé de lui léguer leur magot. Et la pauvre Sarah, devenue entre temps Anna Pétrovna, a été bien mal payée en retour de tant d'amour. Ivanov la laisse dépérir dans son coin. Il est toujours fourré chez les Lébédev où, comme un fait exprès, l'unique fille de la famille, Sacha, seule héritière de la fortune de sa mère lui fait les yeux doux. Étrange coïncidence, n'est-il pas ? On comprend que les cancans aillent bon train et que le comportement d'Ivanov soit jugé trouble par ses plus proches voisins... (Vous noterez au passage cette autre étrange coïncidence des prénoms Sacha et Anna Pétrovna, inversés par rapport à la pièce précédente, Ce Fou De Platonov.) L’auteur sait nous brosser un portrait subtil, ambigu, complexe et dense de son héros, en proie au doute et au nihilisme. Le contraste entre ce que l'on sait d'Ivanov, ce qui se déroule sous nos yeux et ce que les autres en disent est, de mon point de vue, le grand point fort de la pièce. Ce serait mentir, probablement, que de prétendre que cette pièce n'a pas de défauts ou qu'elle est la meilleure de son auteur, mais peut-être serait-ce mentir tout autant que d'arguer qu'elle ne vaille pas le coup d'être lue ou vue. Je la trouve particulièrement réussie quant à la densité et aux multiples facettes du personnage central, mais certaines ritournelles comiques ou prétendues telles, comme les joueurs de cartes, m'ont un peu parues lourdes, inutiles et loin de la grande finesse de propos de l'ensemble. 4) LES TROIS SŒURS Ici, Tchekhov n’a pas choisi la facilité car son thème est casse-gueule au possible, à savoir, faire une pièce sur l’ennui, la vacuité de la vie et les vains espoirs. Un drame qui aurait en quelque sorte pour questionnement : Pourquoi faut-il vivre dans cette vie qui ne rime à rien ? Au départ, nous avons donc trois sœurs, Olga, l’aînée, Macha, la cadette et Irina, la benjamine, qui sont orphelines de leur père, ancien officier haut placé dans l’armée, et de leur mère. Elles partagent la maison familiale, située à la campagne, avec leur frère Andreï. Toutes trois rêvent de retourner vivre à Moscou, loin de cette petite ville de garnison où leurs seuls contacts sont pour l’essentiel des militaires ayant bien connu le papa. L’auteur s’essaye à un exercice assez difficile au théâtre, présenter une action qui se déroule sur plusieurs années et ainsi montrer l’œuvre du temps sur la décadence de chacun et la ruine de tous les espoirs, un à un. Ainsi, le second, le troisième et le quatrième acte ont lieu respectivement environ un an, quatre ans et cinq ans après le schéma initial qui ouvre la pièce. Les situations, mentalités et positions de chacun ont donc largement eu le temps d’évoluer. Comme souvent, Anton Tchekhov nous livre sa vision désabusée de l'existence, et fait ouvertement, quant au sens de la vie, un clin d'œil au Candide de Voltaire et à ça fameuse réplique finale "Cela est bien dit, mais il faut cultiver notre jardin." Pour ceux que cela intéresse, notons qu'une nouvelle fois l'auteur joue en russe sur le signifiant et le signifié des noms de famille de ses personnages. Ainsi, Verchinine, qui est probablement le militaire le plus louable et humain de la pièce, avec la grandeur d'âme la plus élevée, a un nom qui évoque les hauteurs, les sommets. De même, l'étrange et incompréhensible Soliony a un nom qui fait penser tout d'abord à l'adjectif " seul ", mais qui évoque tout aussi bien l'aspect " salé " ou " bourré ". Aaaahhh ! Mauvais génie douanier de la traduction, pourquoi nous voles-tu tant de choses au poste frontière ? Il est vrai que la question « Pourquoi faut-il vivre dans cette vie qui ne rime à rien ? » est et demeurera toujours intéressante, mais cette pièce, pas forcément. Moi qui suis plutôt très admirative de Tchekhov en général, je me suis parfois ennuyée presque autant que les protagonistes bien que je considère que cette pièce est loin d’être mauvaise. En manière de conclusion, je ne sais tout simplement pas si le genre théâtral, par nature voué à l’action, au ping-pong des répliques, à une unité de temps hyper condensée se prête particulièrement au thème développé ici, sous forme de drame à monter sur les planches. Le roman, dans ce cas précis, me semble plus à même d’offrir à l’auteur les moyens d’une expression vraiment pertinente. Voilà, quatre avis pour le prix d’un, de là à penser que ceux-ci ne valent pas grand-chose, il n’y a qu’un pas, d’aucuns pensent même que de la mouette, je ne conserve que la chiure, et le philosophe se dit que c’est déjà ça et que cela fera peut-être un bon guano…
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