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Par Cherche midi, publié le 25/02/2021

Bernard Pascuito : « J'ai découvert un autre Gainsbourg, d'une humanité magnifique »

À l’occasion des 30 ans de la disparition de Serge Gainsbourg, le journaliste et écrivain Bernard Pascuito se replonge dans les aspérités de la vie de l’artiste et livre un récit biographique aussi intime que surprenant. À travers ses passions, ses ivresses et ses engouements, on décèle de nouveaux fragments de Gainsbourg, souvent considéré sous des jours tempétueux mais d’une nature en réalité bien plus complexe. Rencontre avec l’auteur de cet ouvrage riche en nuances.

Quel était votre rapport à Serge Gainsbourg – à l’artiste mais aussi à l’homme – avant d’entamer ce travail littéraire sur sa vie ?

Il y a trente ans, j’ai écrit mon premier livre sur lui (Gainsbourg : le livre du souvenir) en travaillant dans l’urgence ; il venait de mourir – le 2 mars 1991 – et il fallait sélectionner environ 200 photos, écrire 250 pages de texte, le tout avant Noël… J’étais plus dans l’action que dans la réflexion. J’avais rencontré Gainsbourg à plusieurs reprises et le trouvais sympathique, attachant, mais son comportement public me paraissait souvent irritant. Si j’admirais l’artiste, l’homme me paraissait plus contestable. Je m’y suis tout de même mis et ai peu à peu découvert un autre Gainsbourg, d’une humanité magnifique, un homme fait de crevasses. J’ai commencé à le comprendre et surtout à l’aimer sans retenue. C’est la seule fois de ma vie que j’ai vécu une telle émotion.

Comment s’est déroulé votre travail d’enquête et quels nouveaux éléments avez-vous apportés au présent ouvrage par rapport à Gainsbourg : le livre du souvenir, paru en 1991 ?

La majeure partie de l’enquête s’est faite il y a trente ans. Il ne se passe pas grand-chose de nouveau dans la vie des morts mais on peut corriger des manques, apporter des informations nouvelles, faire entendre de nouvelles voix... C’est ainsi que Bambou, très absente de mon premier livre, arrive en pleine lumière dans celui-ci. Je suis très fier de sa préface car c’est quelqu’un de discret, qui n’intervient pas dans les médias. Là, elle évoque leurs années de vie et surtout nous raconte ce long silence que constituent ces trente ans écoulés. Elle a soixante-deux aujourd’hui et rien n’a changé : elle est toujours la compagne de Serge ! J’ai aussi beaucoup travaillé sur les dernières années, les derniers mois de la vie de Gainsbourg, et découvert des choses que je n’imaginais pas il y a trente ans. La solitude, par exemple. Pas par l’abandon, plutôt par le fait d’aller se cacher pour mourir, comme les oiseaux. Même si lui, c’était surtout un oiseau de nuit…

Quel regard portez-vous sur cette période de 30 ans qui nous sépare de la disparition de Gainsbourg justement ?

Je me suis aperçu que c’est en fait mon regard qui a changé. En 30 ans, il s’est empreint de plus de compréhension, de nostalgie pour l’époque et de mélancolie pour l’homme Gainsbourg. J’ai la conviction qu’on ne l’a pas assez aimé de son vivant. On le trouvait brillant, provocateur, génial à ses moments, on le portait aux nues parce qu’on l’admirait mais on l’a laissé mourir presque effacé de nos vies, oublié. Sa mort a été un électrochoc : on a découvert à quel point on l’aimait et on n’a plus cessé de le redécouvrir et de l’encenser. Ce sont les jeunes gens de vingt ans qui ont provoqué ce moment irrésistible. Mon livre d’alors a eu un succès considérable en grande partie grâce à eux. C’est pourquoi je leur dédie celui-là. Et l’extraordinaire, c’est que cette reconnaissance incroyable et tellement inattendue n’a plus jamais cessé. Pensez à toutes les couvertures de journaux et magazines autour de cette date du 2 mars 2021, aux émissions de radio et de télévision… C’est insensé, 30 ans après. Même Romy Schneider n’a pas eu ça.

Qu’avez-vous découvert sur Serge Gainsbourg qui vous a le plus dérouté ?

Sa solitude des derniers mois mais surtout les blessures très anciennes qui n’ont jamais cicatrisé, les complexes, la culpabilité. Ce n’était pas facile à déceler tant cet homme s’est efforcé tout au long de sa vie de donner une image de lui à l’opposé de ce qu’il était. Sous les provocations se cachait une immense sensibilité, sous le cynisme battait un cœur d’artichaut. On pouvait le trouver scandaleux, il était d’une générosité magnifique.

Il y a une proximité presque familiale sinon amicale entre Serge Gainsbourg et vous, qui advient notamment du rapport d’admiration et de compassion que vous entretenez à son égard. Vous semble-t-il ne plus avoir de secret ?

Admiration, bien sûr. Après, je parlerais plutôt d’empathie. Pour l’enfant juif qui a eu peur sous l’occupation et qui a fait preuve d’un courage absolu. Pour l’adolescent qui faisait peur aux filles tant il était laid. Pour le débutant pétrifié quand il montait sur scène au point de glacer les spectateurs par son malaise. Pour l’amoureux transi de BB, largué sans trop de ménagement et qui fait tout de même preuve d’une élégance sidérante. Pour le père privé à vie d’une relation normale avec deux de ses enfants par la haine d’une ex-femme. Quoi qu’ils s’en défendent le plus souvent, tous les hommes peuvent, dans une certaine mesure, se trouver des points communs avec Serge Gainsbourg. Il n’y a pas besoin d’être juif ni particulièrement disgracieux, ou de se souvenir d’avoir souffert. En tout cas, moi je m’y retrouve très souvent. De là à avoir percé tous ses secrets…

Parlez-nous du choix des photos en noir et blanc (qui sont magnifiques), de la façon dont elles ponctuent votre récit.

Il y a trente ans, j’avais réuni 200 photos noir et blanc dans ce livre-album devenu un objet culte. Là, j’ai choisi de garder le noir et blanc pour faire face à chaque tête de chapitre. Comme vous le savez, choisir, c’est se mutiler… À l’arrivée, chaque image correspond à une atmosphère, à un moment de la vie de Gainsbourg. Et puis la couverture : cette photo de lui dans une position un peu courbée, presque dans le renoncement de lui-même. C’était peut-être ça la dernière vie de Serge Gainsbourg. Les photos disent souvent plus que les mots, en moins de temps.


La Dernière Vie de Serge Gainsbourg
Gainsbourg, trente ans. Trente ans qu’il est mort, le 2 mars 1991, et qu’il ne cesse de vivre et de revivre encore. Gainsbourg, ses engouements, ses esclandres, ses colères. Ses compagnons, l’alcool, le tabac. Ses égéries : Bardot, Birkin, Bambou – les trois B. Et sa fille, Charlotte. Ses débuts comme pianiste de bar au Milord l’Arsouille, ses mariages ratés, ses deux enfants cachés, son amitié décisive avec Boris Vian. Il y a ce que l’on sait : le charme fou, le talent vertigineux, les tubes fabuleux, les amours meurtrières, les déceptions, les provocations et le scandale, l’impatience ambiguë devant la mort.

Gainsbourg, c’est aussi l’histoire d’un inconnu qui dut apprivoiser sa laideur, d’un enfant, Lulu, traqué par la peur sous l’Occupation et portant son étoile jaune comme un premier défi. Un homme toujours douloureux. Même en pleine lumière, ses tapages, ses ivresses, ses défis insensés, étaient lestés d’amertume.

Dans sa dernière vie, Bambou, sa femme-refuge, lui a donné le bonheur d’un enfant, Lulu, comme un double souriant du petit garçon qu’il avait été. Quelques gouttes d’espérance avant de plonger dans une solitude choisie, entre souffrances et démons. Et de mourir, à soixante-trois ans, comme on fait une dernière grimace.
 

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