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Par Sonatine, publié le 21/07/2020

David Carlson et Landis Blair : l'interview des créateurs du roman graphique "L'Accident de chasse"

L'Accident de chasse, en librairie le 27 août, est le premier roman graphique publié par Sonatine Éditions. Elle aborde l'histoire vraie de Matt Rizzo et de son père, Charlie, aveugle. Si le début se concentre sur la relation entre un père et son fils, très vite le fil narratif prend une autre dimension pour explorer les thèmes de la rédemption, de la mafia, de la prison, de l'amitié, et éclaire un fait divers célèbre sous un nouveau jour. Nous avons posé quelques questions aux créateurs de ce roman graphique hors norme, aux illustrations incroyables.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de raconter l’histoire de Matt et Charlie ?

David Carlson : Un jour, je petit-déjeunais avec Charlie et il a commencé à me raconter l’histoire de son père, Matt. J’ai été happé par le lien père-fils qui les liait, mais j’étais aussi à un point de ma vie où la voix du Poète me parlait réellement. Quand j’ai commencé à lire les écrits de Matt et ses commentaires sur Homer, Virgile, Dante et d’autres grands poètes du canon occidental, j’ai senti que je pouvais reprendre l’histoire en créant une œuvre à la croisée des arts.

Landis Blair : Quand David m’a résumé le projet, j’ai été ébloui par l’histoire, que ce soit par sa complexité ou son lien intrinsèque avec la littérature. J’ai été profondément impressionné par la vision qu’il avait de cette œuvre à venir, seulement ça avait l’air d’être un projet fou à cette époque, au point que je me suis dit : c’est une bonne idée, mais elle n’aboutira jamais. Mais ça, c’était avant que je sache qui est vraiment David, et sa capacité à porter des projets qui ont l’air impossibles. Je lui suis immensément reconnaissant de m’avoir embarqué dans cette aventure, d’avoir eu l’opportunité de collaborer avec lui si étroitement, et que nous soyons devenus amis.

 

 

David, pouvez-vous nous raconter votre rencontre avec Landis Blair ? Comment vous est venue l’idée de travailler ensemble ?

DC : J’écumais divers festivals de bande dessinée à la recherche d’un illustrateur et j’ai fini par errer dans une allée de la convention Wizard World, à Chicago. Landis était sur un stand et j’ai attrapé une carte illustrée qu’il distribuait. Je n’étais pas sûr de ce dont j’avais besoin. On a pris rendez-vous quelques semaines plus tard et je lui ai demandé de lire mon scénario et de faire quelques dessins pour voir comment il s’emparerait des ces trois univers : l’appartement de Matt et Charlie, la vie de Matt et Nathan en prison, et la vie de l’esprit de Matt, qui se déroule dans son imagination. Les illustrations qu’il m’a montrées m’ont tout de suite indiqué que c’était le bon choix. Au départ, j’avais estimé que le livre ferait deux cents pages et lui demanderait environ six mois de travail. Finalement, ça nous a pris quatre ans et plus de quatre cents pages ! On s’est juste laissés guidés par l’histoire.

 

 

Comment avez-vous travaillé ensemble ? Est-ce que vous aviez chacun vos tâches attitrées, ou est-ce que vous vous concertiez sur tous les aspects ?

DC : Landis a pris mon scénario et a réalisé des croquis de chaque page. Je les ai agrandis aux dimensions réelles et nous avons ainsi collé tout le livre sur des panneaux qui recouvraient l’intégralité des murs de notre studio. J’ai ajouté du texte aux croquis et nous avons commencé à parcourir l’histoire, à imaginer le découpage en chapitres, à réarranger les éléments, et à mettre des codes de couleur sur certains thèmes. Une fois que nous étions à l’aise avec cette configuration, Landis s’est attaqué au crayonnage et à l’encrage de la version finale. Chaque fois qu’une illustration était achevée, je l’ai scannée et j’ai ajouté le texte et les bulles numériquement. Comme Landis devait consacrer énormément de temps à chaque case, ça nous a donné l’opportunité de vraiment considérer tous les aspects de chacune des pages. Je n’arrêtais pas de supprimer du texte qui devenait inutile grâce aux images de Landis. Parfois, nous lisions Emerson ou Dante et la session se transformait en une conversation de deux heures sur les idées véhiculées par ce projet. Nous sommes ainsi devenus de très proches amis.

 

Est-ce que Charlie Rizzo a travaillé avec vous sur le projet ? Que pense-t-il du résultat ?

DC : Charlie a été d’une immense aide en tant qu’interlocuteur, lorsque je conversais avec lui pour tenter de comprendre sa vie avec Matt. Au début, j’ai essayé de le laisser en dehors de l’histoire puisqu’il voulait que ça ne parle que de son père, mais j’ai dû passer au-delà pour traiter l’aspect père-fils, qui me semblait fascinant. Au bout d’un moment, Charlie a accepté que je l’inclue dans l’histoire. Durant la production du livre, il nous a laissé faire nos affaires de notre côté et s’est montré très heureux lorsqu’il a vu le résultat.

 

 

Landis, avez-vous rencontré des difficultés à dessiner des personnages qui ont réellement existés ?

LB : C’était clairement difficile de dessiner des personnes qui ont vraiment existé tout au long d’une longue narration. Néanmoins, c’était également confortable puisque je ne partais pas de zéro pour décliner les aspects physiques des personnages. Les personnages que je dessine ne sont pas forcément réalistes, je dirais plutôt qu’ils sont une extension naturelle de ce qu’ont réellement été ces personnes. Je connais d’autres illustrateurs qui les auraient dessinés très différemment, mais ils sont sortis de ma vision personnelle de cette histoire. Étrangement, j’ai l’impression de m’être connecté plus profondément aux personnages principaux que si l’histoire avait été fictionnelle.

 

Comment avez-vous construit le scénario de ce roman graphique ? Avez-vous fait des recherches ?

DC : J’ai commencé par lire tous les écrits originaux de Matt Rizzo qui sont archivés à la bibliothèque de Newberry, à Chicago. Je me suis aussi procuré plusieurs livres sur la mafia de Chicago. Pendant ces recherches, Charlie et moi avons eu de longues conversations sur son père. Après six mois de recherches préalables, je savais que j’avais assez de matériel pour commencer le projet.

J’ai continué mes recherches au musée d’histoire de Chicago qui abrite les effets personnels de Nathan Leopold. La bibliothèque Deering de l’université Northwestern possède toutes les archives du procès Leopold-Loeb. C’est une des affaires de meurtre les plus documentées de l’histoire des États-Unis, et elle est reprise dans plusieurs livres, films, et même une production musicale.

 

Combien de temps cela vous a pris pour finir ce projet ?

DC : J’ai passé un an environ à faire mes recherches préalables, et ensuite une autre année à écrire le scénario. Landis a passé ses deux premières années sur le projet à travailler six jours par semaine, en ne s’autorisant qu’une semaine de vacances. La troisième année a été un peu moins intense pour Landis. À un moment, j’ai calculé qu’il avait passé un total de 3 600 heures à illustrer le livre ! La quatrième année a consisté à tout rassembler, et à compléter l’édition limitée pour la campagne Kickstarter, qui nous a permis de présenter le projet à un éditeur.

 

 

Landis, de combien de temps aviez-vous besoin pour dessiner une planche ?

LB : Sans prendre en compte tous les brouillons préliminaires, les croquis et le travail de mise au point, chaque page me prenait environ une journée à encrer.

 

David, L’Accident de chasse est votre premier roman graphique en tant qu’auteur. Pourquoi avoir choisi ce format ?

DC : Quand j’ai enregistré les droits pour l’histoire, j’avais l’intention de faire un lancement mêlant différents médias : film, scène, publication, etc. C’était un engagement assez ambitieux pour un producteur indépendant. J’ai d’abord missionné un dramaturge pour écrire une pièce de théâtre, tout en commençant de mon côté à écrire un scénario. Le roman graphique était supposé servir de storyboard pour une version cinématographique. Cependant, quand j’ai commencé à travailler avec Landis Blair sur le projet, le livre a pris vie par lui-même. Je n’avais même jamais lu de roman graphique avant de commencer, et Landis n’en avait jamais dessiné un. Donc nous apprenions et explorions le processus ensemble. Dans un film, l’éditeur contrôle le rythme mais j’ai découvert que dans un roman graphique, le lecteur contrôle le tempo. Cela nous a permis de superposer les différents fils de l’histoire de manière verticale aussi bien qu’horizontale.

 

Landis, vous avez une manière très particulière de dessiner. Pourriez-vous nous en dire plus sur vos influences ?

LB : Mon style de dessin est d’abord inspiré par mon amour pour Edward Gorey, pour la façon qu’il a d’entrecroiser délicatement les hachures et pour sa manière de raconter une histoire. À travers mes nombreuses tentatives ratées d’imiter son style, j’ai finalement trouvé le mien, directement enraciné dans ce que j’ai appris de Gorey. Ce que j’aime le plus dans le fait de recourir aux hachures, c’est que le temps investi dans les dessins est immédiatement apparent. J’en tire un profond réconfort quand je bataille pour voir autre chose que des défauts dans mon travail. Même si les gens peuvent voir à quel point mon dessin est imparfait, je continue d’espérer qu’ils respecteront au moins le temps que j’ai passé à le créer, puisque son histoire est étalée là, avec ses milliers de petites hachures.

 

Et vous avez travaillé sur plusieurs romans graphiques depuis L’Accident de chasse, seul ou en collaboration. Avez-vous une préférence entre les deux ?

LB : J’ai vraiment aimé les deux, mais l’avantage de la collaboration, c’est que les difficultés du projet sont partagées et l’excitation démultipliée. Il m’était plus facile de persévérer et de travailler en dépit de l’accablante lenteur du projet en sachant qu’un autre m’aiderait à maintenir la flamme de l’inspiration. De plus, dans le cas de L’Accident de chasse, l’histoire a grandi, changé et s’est adaptée jusqu’à ce qu’elle se raconte elle-même. Quand vous travaillez avec quelqu’un aussi étroitement que David et moi l’avons fait pendant autant d’années, il est impossible de se souvenir précisément qui a suggéré quel changements dans l’histoire. Celle-ci est devenue un troisième collaborateur indépendant, et David et moi avons appris à travailler avec.

 

 

Les notes de Matt Rizzo sur L’Enfer de Dante ponctuent le récit, et ajoutent une dimension littéraire au propos. Pourquoi avez-vous choisi de les inclure au roman graphique ?

DC : Matt a écrit sa propre version du voyage raconté par Dante, à travers un récit intitulé The Crucial Hint. La seule chose que Charlie m’avait demandée était de faire connaître d’une manière ou d’une autre les écrits de son père, qui sont archivés à la bibliothèque Newberry. Il voulait que l’histoire parle de son père, et non de lui. Durant ma phase de recherches, j’ai fait un tour à la vieille prison de Stateville. Je n’ai pas pu entrer dans le bloc F, où Matt et Nathan étaient compagnons de cellule puisque la prison était toujours en fonction à ce moment-là. Cependant, des images de l’intérieur et de l’architecture panoptique étaient disponibles. Pendant que je découvrais la théorie panoptique exposée par Jeremy Bentham, je lisais aussi les commentaires de Matt sur La Divine Comédie et la métaphore de L’Enfer m’est clairement apparue. Trois mois après la publication de L’Accident de chasse aux États-Unis, le bloc F de Stateville a fermé pour cause de conception « inhumaine et inefficace ».

 


 

Comment avez-vous choisi la manière de dessiner la cécité de Matt, et son imagination ?

LB : Ce fut un challenge constant durant l’élaboration du livre, et un sujet récurrent de nos discussions avec David. Nous avons recherché activement des écrits et témoignages de personnes malvoyantes afin de découvrir comment elles ont exprimé leur perception du monde. Au final, j’ai dû fréquemment prendre du recul et reconceptualiser une scène sur laquelle j’étais en train de travailler parce que je me rendais compte que j’avais inconsciemment dessiné sans penser au fait que le personnage vivait cette scène en étant aveugle. Cela dit, j’ai essayé de creuser du côté de l’imagination autant que possible, par conséquent j’ai fini par décrire la cécité à travers une lentille analogue aux rêves et cauchemars, une vue qui s’ancre dans la réalité mais répond à des règles différentes.

DC : L’une de mes expériences préférées s’est passée au début du processus de création. Nous avions discuté de l’imagination de  Matt et de ce que « voir » le monde pouvait signifier pour quelqu’un qui se retrouve aveugle du jour au lendemain. J’ai invité un groupe de huit amis afin d’explorer cette idée. Landis et moi avons obstrué toutes les sources de lumière de notre studio. Il y avait environ huit personnes qui ont bien voulu passer l’après-midi avec nous pour enquêter sur l’obscurité. J’ai donné à tout le monde un masque pour les yeux et une canne avec instruction de trouver une place assise dans l’obscurité. Je voulais que les gens aient le sentiment que la vue leur avait été enlevée. Puis j’ai fermé la porte et j’ai demandé à tout le monde d’enlever son masque. Nous étions submergés dans le noir le plus complet.

 

 

Donc vous avez passé toute une après-midi dans le noir ? Qu’avez-vous fait ?

DC : Au départ, il y avait pas mal de discussions nerveuses. J’ai fait circuler quelques objets, et tout le monde a réussi à les identifier. J’avais aussi des parfums à explorer. Il y avait également une table avec du pain, du beurre de cacahuètes et de la confiture, et certains ont essayé de faire des sandwichs. Je n’avais pas prévu de durée limite. J’ai juste dit : Voyons combien de temps on peut tenir.

Finalement, ça a duré trois heures, la dernière d’entre elles consistant en un silence imposé. Interdiction de parler. C’était une expérience assez étrange. J’ai passé les Suites au violoncelle de Bach pour finir la session. Pendant que j’étais assis là, dans la misère et l’étrangeté du silence obscur, quand la musique a rempli l’air, j’ai eu un aperçu de comment je pourrais survivre à la perte de ma vue. J’ai compris l’espace d’un instant que la Beauté était toujours présente, même sans vision. Cette session a directement mené à la scène qu’on a ajoutée au roman graphique, pendant laquelle Matt lit L’Enfer dehors, après une tempête de neige, et commente la sensation d’étouffement.

 

Est-ce que c’est la première fois que votre roman graphique est publié à l’étranger ? Quel est votre sentiment, vis à vis de ça ? 

DC : L’édition Sonatine est la première à paraître en dehors du marché américain… et je suis ravi de l’opportunité de partager cette histoire avec le monde francophone ! Les États-Unis ont tendance à réduire les comics et romans graphiques au genre du super-héro. Du coup, j’ai vraiment hâte de découvrir quel type de retours nous aurons des lecteurs français. C’est pour nous une opportunité de partager les idées qui sont présentes dans ce livre avec un lectorat averti, connaisseur du roman graphique.

 

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