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Par le cherche midi éditeur, publié le 25/08/2022

Emmanuelle Pirotte : « Ce roman propose la thèse d'une société matriarcale cruelle mais aussi solidaire »

Après le raz-de-marée Today We Live en 2015, Emmanuelle Pirotte s’appuie une nouvelle fois sur sa passion pour l’Histoire avec une folle épopée aux allures de tragédie antique. Les Reines imagine un monde de nomade gouverné par des femmes et agité par des océans de passion. Entretien avec l’un des grands noms de cette rentrée littéraire.

Les Reines déploie un univers comme nul autre, composé de royaumes et peuplé de nomades. Comment ont germé les bases très originales de ce roman ?

Emmanuelle Pirotte : Souvent ce sont des lieux qui me donnent envie de me lancer dans un récit. Pour Les Reines, c’était un promontoire rocheux en Cornouailles, avec les restes d’un fort de l’âge du fer. J’avais aussi en tête l’île déserte de Staffa dans les Hébrides en Écosse, avec sa grotte spectaculaire en orgues de basalte. C’est l’île qui a inspiré l’île sacrée de la sibylle, où vit Alba. Les lieux, les ambiances, les lumières, peuvent vous travailler en profondeur, être les matrices d’un univers entier. Je suis depuis toujours fascinée par les nomades, en particulier les Gypsies des îles britanniques, mélange séculaire de Roms et de populations locales.

Qu’est-ce qui définit le monde que vous avez créé de toute pièce ?

Tout d’abord, il est beaucoup moins peuplé que le nôtre (environ un demi-milliard d’individus) et dépossédé de confort technologique. J’ai pensé que les survivants, juste après ce que j’appelle la Chute – une sorte de grand effondrement de civilisation – ont été obligés de se déplacer, et sont donc venus grossir les rangs des nomades de l’ancien monde. L’idée d’une Europe constituée de royaumes, où les traces des démocraties du vieux monde ont presque disparu, est aussi apparue très tôt. Je rêvais d’un retour à des modes de gouvernance et à une vision du monde archaïques, hautement romanesques. Avant même de commencer à écrire, certains éléments se sont imposés comme primordiaux : les paysages et les lumières de l’Europe orientale et nordique, espaces ré-ensauvagés, peuplés de très peu d’humains qui souvent se déplacent et vivent légèrement, traversent les frontières de royaumes aux mains de femmes ; un monde tout neuf, à incarner dans la langue, à explorer dans l’écriture.

Qu’est-ce qui vous intéressait dans le lien très particulier qu’entretiennent Faith et Milo, personnages dont on suit la trajectoire mouvementée tout au long du livre ?

Milo et Faith forment un couple maudit ; ils incarnent l’amour impossible, archétypal et romantique. Je voulais que la violence de ce maelström de sentiments et de pulsions qui les lie, qui prend sa source dans l’enfance, soit le ciment et le moteur du récit, lance les enjeux de ce qui constituera la tragédie de Milo. C’est à cause de Faith que Milo est proscrit, banni de sa communauté. Faith brise un tabou sacré, pour des raisons multiples et complexes qui la dépassent. Ce faisant, elle pose l’acte fatal par excellence, elle tend le ressort dramatique le plus puissant, qui va avoir des conséquences tout au long du roman.

S’installent progressivement dans Les Reines les pivots de la tragédie antique. Racontez-nous le temps de l’écriture et l’enchevêtrement – que l’on imagine labyrinthique – de toutes ces strates narratives.

De manière générale, pour moi, tout se tisse, se construit, s’incarne dans l’écriture. Il est rare que j’aie des idées très arrêtées sur la progression narrative en dehors de l’écriture. C’est l’acte d’écrire, de travailler la langue, qui porte en lui-même la matière narrative, le tissu romanesque, les actes et les choix des personnages, leurs caractères, ce qui les unit, les désunit, les porte à accomplir leur destin. C’est donc un processus très organique, où le fond et la forme sont indissociables. La dimension tragique de l’existence de Milo était pressentie très tôt. Au moment où je commençais à incarner le jeune homme, j’avais la certitude que sa naissance comporterait un mystère. Je ne savais pas quelle forme prendrait exactement ce mystère, mais je voulais faire évoluer mon personnage des ténèbres vers la lumière, le maintenir un certain temps dans l’ombre, dans la confusion sur le sens de sa vie, et nous avec lui. Les composantes qui rapprochent son destin de celui des héros des tragédies antiques se sont révélées au fur et à mesure de son errance, géographique et intérieure.

La lecture du roman convoque de nombreuses images du fait de descriptions très riches. Imaginez-vous vos mots adaptés à l’écran ?

Effectivement, je tente de rendre l’expérience de la lecture très sensuelle, donc, oui, je crois qu’à condition de réussir l’adaptation du roman en scénario, Les Reines pourrait offrir une expérience audiovisuelle assez étonnante.

Le monde que dépeint le roman se dresse sur les civilisations passées, fait fi des privilèges du passé. Constitue-t-il à vos yeux une utopie, notamment dans la place qu’il accorde aux femmes ?

Au début de l’écriture, j’imaginais tendre vers l’utopie, au sens premier du terme, et j’ai dû déchanter… Un peu naïvement, j’avais envisagé qu’une société dirigée par des femmes puisse être plus juste, moins violente. Et très vite, dans ce nouveau contexte, je me suis aperçue que mes personnages féminins ne se comportaient pas exactement comme je l’avais imaginé : ces femmes, ces reines, qu’elles soient réellement monarques ou seulement femmes de pouvoir dans leur cercle social, familial, se sont imposées comme de redoutables personnes, auxquelles le pouvoir peut faire perdre la tête. Les femmes ne sont pas meilleures ou pires que les hommes, elles ont simplement une manière de diriger, d’incarner la domination qui est différente, parfois plus complexe et plus déchirante, plus paradoxale sans doute ; la mère entre en conflit avec la cheffe d’état, l’amante avec la stratège, la protectrice pourvoyeuse avec la guerrière, et cela se passe souvent dans la douleur, l’angoisse, jusqu’à la férocité et la démesure.

Au final, Les Reines remet les deux sexes à égalité…

Ce serait faire preuve de machisme d’affirmer que les femmes sont plus douces, plus sensées ; ce serait une autre manière de les limiter, de les simplifier, et surtout, de leur attribuer un rôle prédéfini. Les femmes restent des homosapiens. Et je revendique pour elles le droit à la violence, à l’intempérance, à l’ivresse du pouvoir ! Ce roman propose la thèse d’une société matriarcale cruelle, injuste, retorse, manipulatrice, mais aussi passionnée, ambitieuse, solidaire, spirituelle, qui a reconquis sa dignité en vénérant le vivant, qui a élargi ses horizons métaphysiques en faisant du mystère et de l’invisible la pierre d’angle d’une civilisation. Ce n’est pas mal quand même, mais ce n’est pas une utopie, dans le sens d’une projection idéale. Ce qui est pour moi un fantasme plus désirable, c’est que ce monde ait volontairement renoncé au progrès matériel, technologique et scientifique, et que le vivant soit au cœur des préoccupations. Décrire une telle société m’a procuré un immense bonheur, me permettant de m’échapper de celle-ci, qui œuvre au massacre des forêts et des océans, et des derniers peuples qui vivent en bonne entente avec la Terre qui les nourrit.


Les Reines
Sur les ruines de nos civilisations, un nouveau monde s’est bâti. L’humanité a renoncé au progrès matériel et retiré au sexe masculin ses anciens privilèges. Les royaumes sont désormais gouvernés par des femmes, autant de Reines que l’épreuve du pouvoir révèle parfois autoritaires et souvent rivales.

Dans ce monde aux immenses espaces sauvages, des groupes de nomades, artisans, chasseurs et comédiens se croisent sur les vestiges des routes d’autrefois. Parmi ces communautés, celle des Britannia, où les jeunes Milo et Faith brûlent d’un désir réciproque et néanmoins interdit. Leur attirance va provoquer le bannissement de Milo. Commence alors pour le jeune homme une longue errance à travers les terres du Nord ; mais si Milo espère retrouver Faith, il n’imagine pas combien son voyage obéit aux lois de la destinée – ce grand compas qui, toujours, nous entraîne vers nos origines.

Sous la surface agitée de l’épopée, Emmanuelle Pirotte installe le décor et les enjeux de la tragédie antique. Jalousies, tensions amoureuses, filiations cachées, prophéties et vœux de vengeance électrisent les personnages qui se donnent à toutes les passions. Et l’on retrouve enfin, loin des potions prudentes et morales, la plus aberrante et la plus formidable des littératures.

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