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            Par Rolf Dobelli, publié le 25/02/2019
            Pourquoi vous devez connaître vos limites

            Personne ne comprend le monde dans sa globalité. Il est bien trop complexe pour un cerveau humain. Même si vous êtes particulièrement cultivé, vous n’en saisissez qu’une infime partie. C’est déjà quelque chose, c’est le point de départ de votre envol vers le succès dans la vie. Sans  cette piste, vous ne pourrez jamais décoller. Warren Buffett utilise le concept génial de « cercle de compétences ».

            Ce qui est à l’intérieur du cercle, c’est ce que vous maîtrisez sur le bout des doigts. Ce qui est en dehors, c’est ce que vous ne comprenez pas, ou que très partiellement. Selon le mantra de Buffett, « Prenez conscience de votre cercle de compétences et restez dedans. La taille du cercle n’a pas une grande importance. Ce qui compte, c’est de connaître sa délimitation exacte. »

            Charlie Munger, le partenaire de Buffett, renchérit : « Vous devez savoir quels sont vos talents. Si vous tentez votre chance à l’extérieur de ce cercle de compétences, votre carrière n’ira nulle part. Je suis prêt à vous le garantir. » Tom Watson, le fondateur d’IBM, est la preuve vivante de cette théorie. De lui-même, il dit : « Je ne suis pas un génie. Il m’arrive d’être intelligent en pointillé, mais je prends soin de ne pas m’éloigner de ces points précis. »

            Organisez rigoureusement votre vie professionnelle autour de cette idée. Le fait de vous concentrer sur vos atouts présente bien des avantages, et pas seulement financiers : sur le plan émotionnel aussi, vous gagnez, car il n’y a rien de plus grisant que la sensation de maîtriser son sujet. En outre, vous  économisez du temps, car vous n’êtes pas obligé de décider à chaque fois si vous devez accepter ou refuser quelque chose. Plus votre cercle de compétences sera clairement défini, plus vous saurez résister aux sollicitations irrésistibles… quand elles sont impossibles. Je le répète : n’outrepassez jamais votre cercle de compétences.

            Il y a plusieurs années, un entrepreneur richissime m’a proposé un million d’euros pour écrire sa biographie. Une offre pour le moins alléchante… J’ai refusé. Les biographies se situent hors de mon cercle de compétences. Pour écrire une biographie de qualité, on doit mener des entretiens à n’en plus finir et effectuer des recherches méticuleuses. Les qualités nécessaires ne sont pas les mêmes que pour l’écriture d’un roman ou d’un guide pratique, et je ne les possède pas. J’aurais épuisé mon énergie et n’en aurais tiré que de la  frustration. Pire, je n’aurais écrit, dans le meilleur des cas, qu’un livre médiocre. Dans son ouvrage Risk Intelligence (qui est tout sauf médiocre), Dylan Evan décrit un joueur professionnel de backgammon du nom de J.P. « J.P. commettait quelques erreurs volontaires pour voir a quel point son adversaire saurait profiter de la situation. Si l’autre montrait son habileté, J.P. quittait le jeu. Pas folle, la guêpe ! En d’autres termes, J.P. avait compris ce que beaucoup d’autres joueurs ne comprennent pas : il savait quand il ne devait pas jouer. » Reconnaissant les adversaires capables de le pousser hors de son cercle de compétences, il savait se retirer au moment opportun.

            Outre le fait de sortir de votre cercle de compétences, il existe une seconde tentation : celle d’élargir ce fameux cercle. Elle est encore plus forte si vous réussissez particulièrement bien dans votre cercle actuel, si vous vous y sentez comme un poisson dans l’eau. Abstenez-vous quand même ! Les aptitudes ne se transposent pas automatiquement d’une situation à l’autre. Elles sont spécifiques à chaque domaine. Un brillant joueur d’échecs n’est pas pour autant bon stratège en affaires. Un chirurgien cardiaque ne fera pas forcément un bon directeur d’hôpital.

            Comment se constituer un cercle de compétences ? Certainement pas en quelques clics sur Wikipédia. Même un cursus universitaire classique ne saurait suffire. Ce qu’il vous faut, c’est du temps, beaucoup de temps. « Attendez-vous à ce que tout ce qui en vaut la peine prenne du temps », telle est la règle à laquelle se tient (avec succès) la designeuse américaine  Debbie Millman.

            Autre ingrédient indispensable : l’obsession. La passion est un peu comme une drogue, c’est pourquoi on en parle le plus souvent en termes négatifs. On lit tous les jours des histoires de jeunes gens accros aux jeux vidéo, aux séries télé, à l’aéromodélisme. Il serait temps de célébrer les vertus de l’obsession. La passion, c’est ce qui pousse les gens à investir des centaines, des milliers d’heures dans une tâche. Dans sa jeunesse, Bill Gates avait une obsession, la programmation, et Steve Jobs ne pensait qu’à la calligraphie et au design. Depuis qu’il a placé son premier argent de poche dans des actions, à l’âge de douze ans, Warren Buffett est  accro à l’investissement. Personne ne songerait à dire que Gates, Jobs ou Buffett ont gâché leur jeunesse. Au contraire : parce qu’ils étaient obsédés, ils ont investi les milliers d’heures nécessaires la maîtrise de leurs domaines respectifs. L’obsession est un moteur, pas une cause de panne. Au passage, soulignons que le contraire de l’obsession n’est pas l’aversion… mais l’intérêt, qui est une façon polie de dire « ça ne m’intéresse pas tant que ça ».

            Pourquoi cette idée de cercle de  compétences est-elle si puissante ? Quel est le secret ? La réponse est simple : un excellent  programmeur n’est pas deux fois meilleur qu’un bon programmeur. Ni trois fois, ni dix. Un excellent programmeur met mille fois moins de temps qu’un programmeur ordinaire pour résoudre le même problème. Idem pour les juristes, les chirurgiens, les designers, les chercheurs, les vendeurs. La différence entre l’extérieur et l’intérieur du cercle de compétences ? Facteur mille.

            Une dernière chose : l’idée que l’on peut planifier toute sa vie est une illusion. Le hasard sévit partout, parfois comme un cyclone. Il n’y a qu’un seul endroit où souffle une brise plus calme : votre cercle de compétences. Vous n’y trouverez pas exactement une mer d’huile, mais un abri où la houle est moins forte. Pour le dire de façon prosaïque : à l’intérieur de votre cercle de compétences, vous êtes relativement immunisé contre les illusions et les erreurs de raisonnement. Vous y avez suffisamment de recul pour prendre le risque de braver les conventions.

            Conclusion : cessez de vous agacer de vos lacunes. Laissez tomber les cours de salsa si vous avez deux pieds gauches. Votre enfant n’arrive pas à dire si ce que vous avez dessiné est une vache ou un cheval ? Renoncez à vos ambitions artistiques. Et sortez-vous de la tête l’idée d’ouvrir un restau si vous êtes déjà débordé quand votre tante vient dîner.

            Retenez bien : peu importe le nombre de domaines ou vous êtes tout juste moyen. Le principal est d’être largement au-dessus de la moyenne – d’être le meilleur du monde, en fait – dans au moins un domaine. Alors vous serez dans les meilleures dispositions pour profiter du bien-vivre. Un seul domaine d’expertise compense un millier de petits défauts. Chaque heure investie a l’intérieur du cercle de compétences en vaut mille a l’extérieur.

            Rolf Dobelli