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Par Belfond, publié le 09/04/2019

Sara Collins : " En tant que femme noire je ne voulais pas écrire un roman sur une esclave"

Avec Les Confessions de Frannie Langton, Sara Collins, passionnée de romans gothiques, imagine une héroïne qu’elle tire de l’esclavage pour la plonger dans le Londres de l’époque georgienneDans ce texte, elle raconte comment cette histoire est née. 

Avec Les Confessions de Frannie Langton, Sara Collins, passionnée de romans gothiques, imagine une héroïne qu’elle tire de l’esclavage pour la plonger dans le Londres de l’époque georgienneDans ce texte, elle raconte comment cette histoire est née.

 

Le premier personnage noir que j’ai rencontré dans un roman a été Jim, l’esclave en fuite des Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain. À la seconde où il est apparu (présenté comme "le grand nègre de Miss Watson"), j’ai senti que ce n’était pas un personnage que l’on devait prendre au sérieux. En y repensant par la suite, j’ai compris que le problème que me posait ce livre était que l’humanité de Jim demeurait une question. J’ai détesté ce livre mais je me suis forcée à le terminer : tout le monde disait que c’était un "classique", alors il devait être bon pour moi.

''Par chance, les livres étaient devenus un cocon qui n’appartenait qu’à moi et que rien ne pourrait me prendre.''

Ma famille avait fui Kingston quelques années plus tôt, à cause des violences qui avaient suivi les élections de 1976. Nous sommes arrivés à Grand Cayman, lieu de naissance de ma grand-mère paternelle. Pour sortir jouer dans le quartier, mes frères et moi devions passer devant deux femmes qui nous criaient parfois, « Sales Jamaïcains ! Bande de singes ! Retournez d’où vous venez ! » Par chance, les livres étaient devenus un cocon qui n’appartenait qu’à moi et que rien ne pourrait me prendre. Je m’y plongeais corps et âme pour y chercher la proximité qui naissait instantanément de la découverte d’héroïnes telles que Jane Eyre, Elizabeth Bennet ou Jo March. C’est pourquoi le roman de Mark Twain a eu sur moi un effet aussi violent. Il réduisait à néant ces affinités et les remplaçait par une suggestion insupportable : c’étaient des Jim qui peuplaient mon arbre généalogique, et non des Jane ou des Jo. 

''Aujourd’hui, si nous ne prêtons pas attention à notre manière d’écrire sur l’esclavage, nous risquons de réduire […] nos personnages à des stéréotypes sans autre dimension que celle de la souffrance.''

Je n’ai donc pas été surprise quand m’est venue l’envie d’écrire un livre mû par les mêmes émotions que celles que j’avais découvertes dans Jane Eyre, par cette énergie vibrante qui parcourt la fiction gothique. Et, comme pour Jane Eyre chez Mme Reed, je voulais que les premières années de la vie de Frannie, en Jamaïque, forment le terreau de ses désirs et de sa rage. Malgré cela, lorsque j’ai commencé à écrire, j’ai senti que quelque chose me retenait. Je suis une femme noire, et à ce titre je rechignais à écrire un roman sur une femme qui avait été esclave.

Cela s’explique en partie parce que l’esclavage est un sujet que les lecteurs s’attendent à voir écrit d’une certaine manière. Sur le plan historique, les histoires d’esclaves devaient servir à informer les lecteurs blancs des souffrances infligées aux esclaves, afin de les convaincre d’adhérer à la cause abolitionniste. Ces livres nous apprennent ce qui est arrivé à une personne, mais pas qui elle était.

Un des grands échecs de l’histoire est que l’on attendait de ces premiers chroniqueurs noirs qu’ils consacrent toute leur énergie aux crises de leur vie, les empêchant de livrer un véritable témoignage d’eux-mêmes. Dans son traitement des personnages noirs, la fiction historique a autant d’angles morts que l’histoire, mais tant que nos personnages ne refléteront pas l’humanité dans tous ses aspects, bons comme mauvais, nous risquons de continuer à les déshumaniser. 

''Si le livre que vous voulez lire n’a pas encore été écrit, alors vous devez l’écrire.''

Trente-cinq ans après avoir lu Huckleberry Finn, j’ai eu l’idée d’un roman. Je voulais que mon héroïne soit une Jamaïcaine vivant dans le Londres georgien. L’étincelle avait été provoquée par ma lecture d’un livre sur Francis Barber, un jeune Jamaïcain déplacé à Londres vers la fin du xviiie siècle pour y être mis au service de Samuel Johnson – « cadeau d’un ami », écrivit alors Johnson.

Mon héroïne, Frannie Langton, serait offerte à un éminent philosophe naturel, M. George Benham ("le plus bel esprit d’Angleterre"), pour y servir dans sa maison du quartier de Mayfair. Le reste serait pure imagination : un procès à l’Old Bailey au cours duquel Frannie est accusée du meurtre de Benham et de sa femme, et, au cœur du livre, une histoire d’amour entre Frannie et Mme Benham. Une histoire d’amour qui est aussi la seule défense que puisse opposer Frannie. Je pouvais déjà l’entendre dire, "Jamais je n’aurais pu faire ce dont on m’accuse, pas à Madame, parce que je l’aimais."

J’ai écrit Frannie pour la même raison que j’ai dévoré tous ces livres quand j’étais enfant. Pour la magie de ces brefs instants où des personnes imaginaires s’incarnent. Parce qu’une romancière a le pouvoir de ressusciter les morts, mais alors elle doit les laisser vivre leur vie. Je ne voulais pas écrire une "histoire d’esclave" de plus ; en revanche, plus jeune, j’aurais aimé lire le récit gothique de la vie d’une femme qui avait été esclave. Malgré toutes mes lectures, je n’avais pas trouvé ce livre-là, ni un personnage tel que Frannie, alors qu’il est évident que le génie, la colère, la complexité morale et l’amour romantique, passionné, brûlant, n’appartiennent pas aux seuls personnages blancs.

Il y a dans le bureau de mon agente un coussin sur lequel je me suis assise le jour où elle m’a proposé de me représenter. Lors de notre deuxième rendez-vous, j’ai remarqué une citation de Toni Morrison qui était brodée dessus et que ma distraction m’avait empêchée de voir la première fois : "Si le livre que vous voulez lire n’a pas encore été écrit, alors vous devez l’écrire." Après toutes ces années, écrire Frannie était peut-être mon antidote à Jim.

 

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En savoir plus sur Sara Collins et son roman Les Confessions de Frannie Langton

 

Traduit de l’anglais par Charles Recoursé 

Source

Belfond

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