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Par Perrin, publié le 15/04/2020

Eric Branca : "Quand Charles de Gaulle disait 'je', il parlait pour la France "

On pourrait penser que tout a été dit sur le Général de Gaulle tant la littérature qui lui est consacrée est riche et variée. Pourtant, Eric Branca parvient à surprendre les meilleurs connaisseurs avec son livre De Gaulle et les grands en jouant habilement avec les regards, tantôt celui du général sur les grands puis celui des grands de ce monde sur notre figure tutélaire. Interview.

Le Général de Gaulle a été le sujet d’innombrables livres, on peut penser que tout a été dit. Pourtant, avec ce nouvel ouvrage, vous trouvez un angle d’attaque inédit. Qu’y a-t-il de neuf à apprendre sur ce grand personnage ?

Tout dépend, de fait, de l’angle de vue. De même que regarder un tableau de trop près tue la cohérence de l’ensemble, de même faut-il changer de perspective pour comprendre la logique profonde d’un homme et d’une action. Tout a été dit – et bien dit – sur les rapports détestables entre de Gaulle et Roosevelt, orageux avec Churchill, ou inattendus avec Adenauer. Mais ce qu’apprennent ses rapports avec les "atypiques" – Tito, le nationaliste yougoslave, Jean XXIII, le premier pape « progressiste », Franco, le dernier dictateur survivant des années Trente, ou encore Nixon, le président le plus calomnié de l’histoire des Etats-Unis – aide à mieux saisir les nuances d’un personnage qu’on a trop tendance à enfermer dans son "armure de glace".

Or si de Gaulle savait être intransigeant, ô combien – notamment quand sa situation était la plus précaire, comme il l’a si bien expliqué dans un passage célèbre des Mémoires de guerre sur les premiers jours de la France libre : "Tout limité et solitaire que je fusse, et justement parce que je l'étais (et que), le moindre fléchissement eût entraîné l'effondrement, il me fallait gagner les sommets et n’en descendre jamais plus"… - il savait faire preuve d’une souplesse et d’une patience étonnantes pour arriver à ses fins. Je raconte comment, peu avant l’assassinat de Kennedy, qu’il vécut comme un drame, il était quasiment parvenu à convaincre le président américain de lui laisser les mains libres sur la question nucléaire, principale pomme de discorde entre la France et les Etats-Unis.

De Gaulle se considérait-il comme un Grand de ce monde ?

Par la taille (1,96 m dans sa jeunesse), certainement ! Pour le reste, je doute que la question du "moi" ait été centrale chez lui. Elle ne l’est que chez les hommes politiques qui raisonnent en terme de carrière, c’est-à-dire de normes. Pas chez ceux dont la vie se conjugue sur le mode du destin. Autrement dit dans une dimension irréductible aux catégories ordinaires. Une dimension sacrificielle qui, chez de Gaulle, n’est pas sans rappeler un certain christianisme médiéval. Ce n’est pas un hasard si Malraux l’a comparé à un fondateur d’ordre. D’où cette distanciation qui explique que, parfois, il parle de lui à la troisième personne, comme César dans la Guerre des Gaules. Ce qui, en l’espèce, est tout l’inverse de l’orgueil. Une forme suprême d’humilité visant à s’effacer derrière le récit. Et puis, comme tous les vrais "grands", il s’est d’autant moins posé la question de sa dimension historique qu’il en a eu, très tôt, la prescience… Pour ne pas dire la certitude. Pensez qu’à 15 ans, il écrit une nouvelle où il se voit en sauveur de la France face à une invasion prussienne. Qu’à trente-huit, devenu commandant, il écrit à un ami : "Dans quelques années, on s’accrochera à mes basques pour sauver la patrie". Qu’en 1936, il décrit, dans une lettre stupéfiante à sa mère, tout ce qui va se passer entre 1938 et 1940 : l’irruption de l’Allemagne en Europe centrale après le contournement des fortifications tchèques rendu possible par les accords de Munich que personne, alors, n’ose même imaginer ; la stratégie insensée de la Pologne qui, avant d’être avalée tout entière, participe avec Hitler au démantèlement de la Tchécoslovaquie ; enfin et surtout, le "coup de pied de l’âne" de l’Italie à la France, le 10 juin 1940, quand notre armée n’a plus aucune chance de se relever du coup de boutoir allemand de la Guerre-éclair. Il y a chez de Gaulle, ce que Dominique de Roux appelait une "intelligence prophétique de l’histoire" qui rend pantois et qui explique l’incroyable respect dont il bénéficiait chez les chefs d’Etat étrangers.

Justement, comment les autres « Grands » le voyaient-ils ?

Tous avaient compris que quand il disait « je », il parlait pour la France, et que l’inflexibilité dont il faisait montre était sa manière de la servir. D’Adenauer à Nixon, tous étaient frappés par ce contraste entre la figure du commandeur qu’il incarnait (de "connétable", disait Churchill) et l’extrême simplicité, l’extrême attention à l’autre, dont il témoignait dans le quotidien. Tous étaient impressionnés par cette légende vivante, y compris ceux comme Tito ou Mao, qui auraient tant voulu le rencontrer. Quand Kissinger raconte la réception à la Maison blanche qui suit les obsèques d’Eisenhower, en mars 1969 (la dernière apparition officielle de De Gaulle à l’étranger), il écrit qu’il "exsudait l’autorité » et que, quand il se déplaçait d’un point à l’autre de la pièce, la foule de chefs d’Etat et autres têtes couronnées qui se trouvaient là se déplaçait « comme de la limaille attirée par un aimant".

Un seul "Grand" n’a pas été impressionné par l’homme du 18 juin : Roosevelt, qui ne croyait pas à son destin car il le prenait pour un fou de vouloir lui résister. Aurait-il changé d’avis s’il avait assez vécu pour assister à la victoire De Gaulle ? Le Général pensait que leurs rapports auraient été tout autre si le destin leur avait permis de mieux se connaître.

"Fou", d’ailleurs, pourquoi pas ? Mais alors de la folie créatrice qui habite les grands artistes. Celle que décrit si bien Mauriac quand il résume le surgissement de De Gaulle dans l’histoire: "Un fou a dit : 'Moi, la France', et personne n’a ri parce que c’était vrai". Ce passage de la solitude absolue qui était la sienne, le 18 juin 1940, à la reconnaissance unanime de sa dimension (y compris par ses adversaires) quand il quitte le pouvoir en 1969, est, de fait, un phénomène très rare. Pour s’identifier à leurs peuples et peser, en leur nom, sur l’échiquier mondial, la plupart des grands leaders contemporains ont dû lutter des dizaines d’années, soit démocratiquement (Churchill, Roosevelt, Nixon), soit dans le cadre d’épouvantables guerres civiles (Mao, Staline, Franco, Tito). De Gaulle, lui, a fait de sa solitude originelle un levier et, une fois revenu au pouvoir, en 1958, de la puissance relative de la France face aux deux super-grands (grâce à la dissuasion du faible au fort), une arme pour devenir le leader incontesté du non-alignement via le triptyque "détente, entente et coopération". Même ceux qui ont combattu de Gaulle ne pouvaient que l’admirer pour ce rétablissement national qui, c’est le moins qu’on puisse dire, n’était pas acquis d’avance…

Quel (s) "Grands" respectait-il le plus ?

Ceux qui, comme lui, avaient le sens de l’histoire, inséparable d’une projection dans le long terme. D’où son respect profond pour Nixon, mais aussi pour Churchill et pour Kennedy, au-delà de leurs différends, parfois très violents. Et je ne parle pas de Franco en qui il voyait la meilleure chance géopolitique de l’Espagne. Je dis bien géopolitique, car de Gaulle n’avait aucune sympathie pour la dictature cléricale ultra-conservatrice qui était celle du Caudillo. Et quand il a initié l’adhésion de l’Espagne au Marché commun - car c’est lui qui l’a initiée - il a toujours posé comme préalable un retour à des institutions démocratiques (en l’espèce monarchiques). Franco et Mao, pour de Gaulle, c’était un peu la même chose dans l’ordre historique : des incarnations. Ce que les petits esprits n’ont pas compris, quand le Général est allé rendre visite à Franco après avoir quitté l’Elysée, c’est qu’il ne cherchait pas plus à saluer le dernier dictateur d’Europe occidentale qu’il ne souhaitait rendre hommage au chef marxiste de la Révolution culturelle en projetant de visiter la Chine : il entendait, à travers eux, rendre hommage à une nation qu’il admirait et à une civilisation qui le fascinait.

Et derrière les étiquettes antagonistes de ces hommes d’une dimension exceptionnelle, qu’on le veuille ou non, il voyait le jeu positif qui était le leur pour casser l’instable condominium américano-soviétique, la plus grande menace à ses yeux pour la paix du monde. Je rappelle dans mon livre comment Franco, allié des Américains en Europe, jouait de son influence sur la sphère hispanique pour bloquer – comme de Gaulle ! – leur expansion en Amérique latine. Qui connaît les liens privilégiés que le Caudillo entretenait avec Fidel Castro, voire avec Che Guevara, qui se promenait comme chez lui à Madrid, au nez et à la barbe de la CIA ? Les choses sont toujours plus compliquées qu’on ne pense.

Quelle trace de Gaulle a-t-il laissé dans la diplomatie française ?

Un sillon que certains voudraient bien voir s’effacer mais qui reste si marquant dans notre histoire qu’on ne s’en distrait pas si facilement. D’ailleurs, existe-t-il une alternative sérieuse à l’indépendance, qui est aux peuples ce que la liberté est aux individus? L’interdépendance? Quand tout va bien, on peut toujours se payer de mots. Mais quand la sixième économie du monde ne produit plus assez de masques chirurgicaux pour protéger sa population en cas d’épidémie, on se remet à réfléchir, non ?

 

De Gaulle et les grands
Charles de Gaulle fut un personnage hors normes dans une époque qui n’en était pas avare. Qu’ils soient dictateurs (Hitler, Staline, Tito, Franco, Mao, Nasser), chefs d’État ou de gouvernements démocratiques (Churchill, Roosevelt, Kennedy), pape (Jean XXIII), leaders d’États nouveaux (Ben Gourion, Houphouët-Boigny), ou partenaires privilégiés (Adenauer, Nixon), tous entretinrent des rapports singuliers – allant de l’amitié sincère à la franche exécration – avec le chef de la France libre devenu le premier président de la Ve République. À ses côtés, contre lui ou malgré lui, chacun aura illustré, pour le meilleur et pour le pire, sa formule du Fil de l’épée : « On ne fait rien sans les grands hommes et ceux-ci le sont pour l’avoir voulu. »
 
Pour la première fois, Éric Branca les met en scène dans quatorze chapitres éblouissants de style et d’intelligence. Si les rapports exécrables du Général avec Roosevelt et ceux, éruptifs, entretenus avec Churchill, ne sont plus un secret, les douze autres duos (et souvent duels) demeuraient pour l’essentiel dans l’ombre en dépit de leur importance pour la petite comme pour la grande histoire. Récits de rencontres au sommet, échanges de lettres, manœuvres diplomatiques et jugements respectifs (souvent sévères) émaillent des récits nourris aux meilleures sources, du récit surréaliste de la rencontre avec Staline au dernier grand projet avorté de voyage dans la Chine de Mao.
 

Perrin