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Par Cherche midi, publié le 22/03/2021

Raven Leilani : « Pour être tout à fait honnête, "Affamée" m'est venu dans un moment de panique pure. »

Premier roman à la narration crue et désopilante, Affamée plonge, féroce, dans le quotidien d’une jeune afro-américaine en proie à son désir et aux mécaniques complexes de la vie à New York. Rencontre avec Raven Leilani, auteure terriblement prometteuse qui navigue entre peinture et écriture.

Affamée donne le sentiment d’un livre qu’il vous fallait absolument écrire. Comment le processus d’écriture s’est-il déroulé ? Est-ce une histoire qui vous accompagne depuis longtemps ?

Avant de m’attaquer à Affamée, j’ai passé cinq ou six ans à publier des nouvelles et de la poésie ; cette période a été essentielle à mon développement en tant qu’auteure. Pour être tout à fait honnête, Affamée m’est venu dans un moment de panique pure. Je suis revenue à New York avec le brouillon de ce que j’espérais être mon roman, mais après quelques workshops et des conversations déterminantes avec les auteur.e.s rencontré.e.s sur place, je me suis rendue compte que je devais tout recommencer. Je n’avais soudainement plus de livre ; je me suis donc mise à travailler avec une urgence différente et la conviction – elle aussi différente – qu’il me fallait écrire sur ce qui m’était intime et par moments inconfortable.

Comment le personnage d’Edie a-t-il évolué au fil de l’écriture ?

Aux premiers instants de mon travail sur ce livre, je tâtonnais pour trouver l’intime. Il était important à mes yeux qu’Edie soit une femme noire sensible aux besoins de son corps. Au fil de l’écriture, j’ai voulu rendre possible la contradiction entre les différentes expressions de désir sexuel qu’elle éprouve. Au-delà du rapport qu’elle entretient avec son corps, je souhaitais aussi aborder sa pratique artistique. Le fait de glisser vers ces questions qui viennent naturellement lorsqu’on évoque la création – Qui possède les moyens de pratiquer son art ? Comment l’instinct de survie transforme cet art ? – m’a permis de mieux dessiner Edie encore.

Le roman établit un va-et-vient constant entre ce qui est vivant et ce qui est mort. Quel rapport entretenez-vous avec le déclin et la croissance ?

Le fait que Rebecca soit médecin légiste m’a permis d’aborder la pratique de la peinture, ce qui est venu avec son lot de cadavres et un approfondissement du vocabulaire anatomique. Cela m’a permis de réunir ces deux femmes dans un contexte où leur travail était central. Au-delà des itérations plus littérales autour du pourrissement, je voulais explorer la création artistique comme notion génératrice, presque charnelle. Pour qu’Edie se dirige vers cette fertilité, les contraintes externes et internes qui l’enserrent doivent périr.

Parlez-nous de l’équilibre entre les trois personnages féminins, la façon dont elles se répondent et nourrissent les besoins des unes et des autres.

En essayant de décrire avec honnêteté le désir et la colère, particulièrement dans la vie des femmes, je me suis rendu compte que j’écrivais aussi sur le trouble. Le trouble comme la conséquence d’exister dans un corps sujet à des choses extrêmes, un corps qui devient ingérable à cause de la surveillance marquée à laquelle on le soumet ; j’ai voulu dire la défiance qui émanait de cette surveillance. Ces trois personnages féminins font de leur mieux pour atteindre un certain contrôle sur leur corps, soit en s’en emparant, en le brandissant contre quelqu’un de moins puissant, comme le fait Rebecca, soit en l’abandonnant complètement comme le fait Edie, ou bien en essayant de maintenir une certaine homéostasie, comme c’est le cas pour Akila. Je voulais que leurs réactions soient humaines ; j’ai donc essayé de présenter ces contradictions sans jugement.

Edie, votre personnage principal, réfléchit à la difficulté de peindre et on ne peut s’empêcher de penser à votre propre processus de création en tant qu’auteure. Diriez-vous que vous vous cherchez dans l’écriture, comme c’est le cas d’Edie avec la peinture ?

J’ignore si je me cherche mais c’est toujours en écrivant que je comprends mieux ce que je pense et qui je suis par rapport au texte. L’art se glisse toujours dans mes fictions. Et puis le rôle de l’échec dans la création artistique m’obsède, probablement parce qu’il s’agit du premier effort créatif dans lequel je me suis vraiment trompé. C’est un sentiment horrible que j’arrive néanmoins à gérer avec l’écriture ; en effet, si je travaille assez longtemps, je parviens à trouver ma voie. Avec la peinture, si et quand j’arrive à quelque chose, j’ai l’impression que c’est dû à la chance. Le plus gros de ma pratique en peinture consiste à corriger des erreurs. Or l’écriture me procure un peu plus de contrôle. Les deux arts me font penser à un voyage dans le temps ; les jours où j’aimerais exister un peu moins, écrire ou peindre s’avèrent être de très bons anesthésiques.

Affamée s’arrête sur les difficultés rencontrées par une jeune femme noire vivant à New York mais dresse aussi un portrait plus universel de ce qu’est être jeune et en vie aujourd’hui. Au-delà des éléments puisés dans votre propre expérience, avez-vous été inspirée par certains artistes dont le travail vous semble révélateur de notre époque ?

Tout à fait ! Même si je n’ai pas seulement consulté des œuvres qui évoquaient ce moment précis de l’histoire. Je me suis plongée dans tout ce qui caractérisait la liberté, la couleur et la réalité physique vers lesquelles j’essayais d’aller. Je pense notamment à Bad Behavior de Mary Gaitskill, Queenie de Candice Carty-Williams, The Erotic As Power d’Audre Lorde, Les Pleureuses de Katie Kitamura, Judith décapitant Holopherne d’Artemisia Gentileschi, La Cathédrale de Rouen par Claude Monet, Sourires de loup de Zadie Smith, We Are Never Meeting in Real Life de Samantha Irby et Conversations entre amis de Sally Rooney.


Affamée
Edie, jeune Afro-Américaine, a décroché un poste dans l’édition, mais il semble toujours y avoir quelqu’un de plus respectable ou de plus « blanc » prêt à prendre sa place. Côté sexe, sa vie est assez débridée, mais sentimentalement les résultats ne sont guère satisfaisants. Or voilà qu’elle rencontre – par Internet – Eric, un homme blanc plus âgé qu’elle, avec qui elle entame une aventure aussi torride qu’ambiguë. Elle fait bientôt la connaissance de son épouse, qui lui propose de venir habiter chez eux pour s’occuper de leur fille adoptive, une adolescente afro-américaine un peu perdue dans ce milieu huppé.
La cohabitation – floue, sous tension – va exacerber les conflits latents, et générer des situations pour le moins inhabituelles, sur fond de séduction et d’incompréhension.

Avec ce premier roman aussi sulfureux que dérangeant, Raven Leilani dresse un tableau acerbe des liens sociaux et raciaux dans l’Amérique contemporaine, où tabous et fantasmes mènent la danse.

« Raven Leilani a écrit un livre aussi audacieux que drôle sur le fait d’être jeune aujourd’hui. C’est brutal – et c’est brillant ! » Zadie Smith
 
« Race, capitalisme, mort et désir : tout cela entre en collision dans ce qui est assurément le meilleur premier roman de l’année ! » The Huffington Post

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    Cherche midi

    "Affamée" : truculent portrait d'une Amérique en peine

    Premier roman d’une rare acuité, Affamée de Raven Leilani suit les pérégrinations et réflexions d’une jeune afro-américaine qui tente de se faire une place dans la tentaculaire New York. Un livre à la narration crue et désopilante qui s’interroge sur une jeunesse en plein tourment face à une ubérisation effrénée.

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