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Par Cherche midi, publié le 21/04/2021

Edward Carey : « L'observation des êtres humains, qu'ils soient de chair ou de cire, me fascine »

Épopée narrée d’une main de maître par le romancier britannique Edward Carey, Petite relate l’existence rocambolesque de Madame Tussaud. Illustré par l’auteur lui-même, le livre dresse un portrait hautement original d’une femme qui se hissa vers le succès par sa force de caractère et son talent inouï pour les figures en cire, le tout sur fond de Révolution française. Rencontre avec Edward Carey, en chair et en os.

Tous les personnages du roman sont assez particuliers et jouissent de descriptions très précises. Comment ont-ils émergé et changé lors du processus d’écriture ?

Il m’a fallu 15 ans pour terminer ce livre et cela tient principalement au fait que je voulais parfaitement « cerner » Marie (Madame Tussaud). C’est un personnage assez étrange et il me fallait lui façonner une voix à laquelle on pourrait croire. Elle traverse tant d’épreuves mais tient le cap, envers et malgré tout, se refusant à être une simple servante. Il m’a fallu du temps pour que son combat sonne juste.

Vous faites appel à des figures traditionnelles de la fiction, telles que la méchante « belle-mère » et le « scientifique » énigmatique en les détournant un peu… Parlez-nous de vos inspirations et de votre intérêt pour ce type de personnages.

J’avais envie d’écrire un récit sur la survie, sur l’Histoire et sur une petite personne – une fille, une étrangère, un être miniature – en évoquant des pans importants de l’Histoire et en m’y baladant. Je voulais entourer cette fille minuscule de toutes sortes d’êtres humains. Lorsque je travaillais au musée Madame Tussaud’s à Londres (il y a de ça plusieurs décennies), l’observation des êtres humains, qu’ils soient de chair ou de cire, me fascinait. Tous ces gens de tailles différentes qui se croisaient… Alors j’ai voulu qu’il y ait dans mon roman des gens petits, grands, gros, minces, vieux et jeunes ; un vrai cirque d’êtres humains.

Charlotte est en effet une méchante belle-mère mais c’est aussi une femme réelle. Son fils, lui, n’est pas tout à fait un humain ni tout à fait un objet, et il oublie parfois à quelle catégorie il appartient. C’est Curtius qui a été le plus drôle à écrire. Il y a un buste le représentant au Musée Carnavalet mais il n’est pas tout à fait certain que ce soit lui et cette œuvre n’est pas particulièrement intéressante. J’étais fasciné par les « gueules », alors je me suis inspiré de la sculpture d’un écorché réalisée par Jean-Antoine Houdon pour imaginer Curtius, du moins son apparence. Ça me paraissait bien correspondre au caractère de son travail dans le roman. La personnalité qu’il présente au monde, du moins dans un premier temps, m’a été inspirée par Hans Christian Andersen, ce génie du conte de fées.

Marie, votre personnage principal, ne ressemble à personne d’autre. Son monde intérieur est extrêmement riche, elle réfléchit à toute allure et déploie une volonté féroce de mener sa barque sans laisser les différences de classes l’entraver. Comment avez-vous travaillé sa voix intérieure, le vocabulaire qu’elle utilise, sa réaction aux événements… ?

Il me fallait trouver une certaine liberté pour écrire sur une personne ayant vraiment existé. Je devais aussi l’aimer, avoir peur pour elle. Le fait de découvrir que Madame Tussaud exagérait sa vie, qu’elle racontait des mensonges sur son histoire, a été fondamental pour moi, ça a rendu son histoire encore plus extraordinaire. Je me suis dit que je pouvais bien me permettre ça aussi, tout en restant fidèle à l’esprit de ce qu’elle faisait.

Elle a réellement été témoin d’un nombre extraordinaire de choses et a « touché du doigt » la Révolution française. Elle possède un point de vue étrange sur cet épisode fameux de l’Histoire : elle l’a en quelque sorte « ramassé » et emmené avec elle à Londres. Imaginez un peu : la Révolution française en 3D et en couleur, l’Histoire qu’on peut TOUCHER. Elle était incroyable et la dernière figure de cire qu’elle a fait d’elle-même en vieille femme est peut-être ma préférée. On l’y voit petite, pleine de sagesse… on dirait qu’elle sort plus d’une peinture de Brueghel ou d’un conte populaire que de la vraie vie. Mais elle a bien existé. Femme étrangère qu’elle était, dans une époque si difficile, elle s’est élevée en haut de l’échelle. Elle incarne à la fois la survie, un témoin extraordinaire et l’Histoire elle-même.

Justement, le roman jongle adroitement entre la « petite » histoire de Marie et la « grande » Histoire de la France. Comment avez-vous travaillé sur l’exactitude historique, comment se sont déroulées vos recherches ?

J’ai mené un grand nombre de recherches à Londres et à Paris et m’y suis presque perdu, à vrai dire. Lire Louis-Sébastien Mercier a été fondamental pour moi, car il est fasciné par l’ordinaire et que, dans ses écrits, le Paris pré-révolutionnaire prend littéralement vie. On peut le sentir, l’entendre… J’ai tant aimé ses travaux que j’en ai fait un des personnages principaux du roman. J’étais très conscient d’être un Anglais qui écrivait sur la Révolution française, il me fallait donc trouver une façon moins commune d’écrire sur cet événement. Écrire sur Robespierre, d’accord, mais seulement sur sa tête !

Écrire une histoire peut se rapprocher du fait de modeler une figure de cire, mais vous avez aussi illustré tout le roman. Pourquoi était-ce essentiel pour vous d’inclure des illustrations et de quelle façon ces deux univers artistiques – l’écriture et le dessin – se nourrissent-ils l’un de l’autre ?

Je dessine toujours les personnages que j’écris, c’est la meilleure façon que je connaisse d’apprendre à les… connaître ! Je voulais qu’on voie Marie penser en termes artistiques, avec des croquis au crayon. C’était une artiste, après tout. Dans le roman, on lui refuse souvent ce statut mais je souhaitais qu’elle dessine en secret et que ces œuvres s’accumulent, qu’elles se fassent la preuve de son existence, de ce dont elle a été témoin. C’est la première fois que j’intégrais des œuvres réalisées par le narrateur du récit dans un livre. Je voulais habiter Marie autant que possible et passer par le crayon, un médium humble, m’a paru évident. Et puis elle ne montre jamais son propre visage, seulement celui de tous les autres.

Le dessin et l’écriture fonctionnent toujours de pair quand je travaille sur un roman ; l’un nourrit l’autre et les deux doivent se rejoindre. J’illustrerai toujours mes livres. J’ai chez moi une poupée de Marie, grandeur nature, avec des bras et jambes amovibles ; je l’ai taillée dans le bois il y a quelques années en Irlande. Ma femme a eu la gentillesse de se couper les cheveux pour que la poupée puisse en avoir. Elle reste assise à la maison, immobile. J’aime pouvoir créer mes personnages à travers les mots et les dessins, et parfois même grandeur nature. Alors je peux dire : « Te voilà ! ».


Petite
Née à Strasbourg en 1761, la jeune Marie Grosholz, future madame Tussaud, est employée dès son plus jeune âge comme apprentie par un sculpteur sur cire. Lorsque le duo devient célèbre à Paris pour ses réalisations, Marie a pour modèles les plus grandes personnalités de l’époque : Voltaire, Rousseau, Benjamin Franklin, etc. Bientôt elle est accueillie à la Cour où elle prodigue des leçons de sculpture à la princesse Élisabeth, sœur du roi. En 1789, la capitale entre en ébullition, la foule exige des têtes. C’est le début d’une incroyable décennie pour Marie qui, échappant de peu à la guillotine, se voit chargée d’exécuter les masques mortuaires de ses amis les plus proches (Louis XVI), comme de ses ennemis les plus acharnés (Robespierre).
 
Avec ce récit palpitant, illustré de magnifiques dessins de l’auteur, Edward Carey nous fait entrer dans l’intimité d’une femme au destin exceptionnel.
 
« Un roman captivant, viscéral, bouleversant ! » The Guardian

« Petite est le roman que Dickens aurait sans doute écrit s’il avait vu les films de Tim Burton. » Nick Hornby

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    "Petite" : l'épopée d'une orpheline extraordinaire

    Tour de force du romancier britannique Edward Carey, Petite relate dans une langue aussi originale que délicieuse l’existence tourmentée – mais toujours terriblement vivante – d’une servante passionnée par la sculpture sur cire. Une œuvre charnue, entre grande Histoire et errances intimes, parcourue des très belles illustrations de l’auteur.

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