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Par Presses de la Cité, publié le 08/10/2019

Hervé Jaouen et la Bretagne : "C'est l'art du romancier qui rend un lieu romanesque."

Ils sont paysan, maraîchercol-bleu de la Royale, anarchiste, fille de marin ou mareyeur, petite bonne…  Sorte de « Rougon-Macquart » bretons, les Scouarnec-Gwenan sont le cœur la généreuse fresque romanesque d’Hervé Jouen. Interview d’un auteur qui s'est donné pour ambition d'écrire l'histoire d'une vaste famille bretonne au XXe siècle, à l’occasion de la parution de son nouveau roman Le bon docteur Cognan.  

Entre chronique et saga familiale, les huit romans qui constituent le cycle des Scouarnec-Gwenan : Les Filles de Roz-Kelenn, Ceux de Ker-Askol, Les Sœurs Gwenan, Ceux de Menglazeg, Gwaz-Ru, Eux autres, de Goarem-TreuzSainte Zélie de la palud et Le Bon Docteur Cogansont une traversée passionnante, et balisent près d’un siècle d’histoire(s) en Bretagne. A l’occasion de la parution de son nouveau roman, nous avons interviewé le romancier Hervé Jaouen.

 

Quel a été le point de départ de votre cycle des Scouarnec-Gwenan commencé en 2007 avec Les Filles de Roz-Kelenn ?

Peut-être pas vraiment un point de départ, mais en tout cas quelque chose de notable et d’amusant, un germe. A dix-huit ans, tenaillé par le désir de devenir écrivain et fasciné par le Nouveau Roman, j’avais eu l’idée d’un livre à écrire à partir d’un groupe de noces. Ma mère les collectionnait, et j’y figurais souvent. J’étais le petit dernier de la famille et j’avais un nombre considérable de cousins et cousines. J’accompagnais mes parents aux mariages, des noces paysannes qui pouvaient réunir deux cents personnes. Mon idée de lycéen, c’était de choisir une photo de groupe et de décrire chaque personnage et ses liens avec les autres. Une description pure et simple, sans psychologie ni dialogues. Une sorte de saga façon Alain Robbe-Grillet.    

Plus sérieusement, le vrai point de départ a été, quelque trente ans plus tard, l’écriture de Que ma terre demeure, à l’origine le synopsis d’une série télévisée qui n’a pas vu le jour. Je me suis rendu compte que ma connaissance de la campagne était bien plus étendue que je ne l’imaginais. A cela s’est ajouté le fait que mes parents déclinaient (ma mère est morte en 2002, mon père en 2003). Avec eux tout un monde allait disparaître. J’ai pris conscience que j’allais devenir le détenteur de leur mémoire et que mon devoir, puisque j’avais le don de l’écriture, était de fixer cette mémoire. Conscience, aussi, de ce que je devais à mon identité bretonne. Je ne connaissais que quelques mots de breton, j’ai pris des cours. Ce fut magique, j’entendais parler mes parents, leurs phrases en français calquées sur la syntaxe bretonne. Ces cours m’ont été très précieux pour l’écriture des dialogues des Scouarnec-Gwenan. Ils ont fait ressurgir bien d’autres souvenirs encore.

Avez-vous puisé dans des souvenirs « vrais », des destins authentiques, des faits réels pour certains personnages et situations de ces romans ?

 

Mes sources sont diverses, comme des ruisseaux qui se jetteraient dans la même rivière – les romans achevés. En premier lieu, oui, les destins authentiques de personnages que j’ai connus dans mon enfance, des histoires de famille. Mes parents avaient une mémoire extraordinaire. Très peu de temps avant de mourir, ma mère pouvait citer des dizaines de dates de naissance, de mariage, de décès. Ensuite, il y a des conversations de bistrot, des confidences inouïes. De ce point de vue, les treize années pendant lesquelles j’ai été responsable d’une agence bancaire ont été fertiles. Quand j’ai commencé à publier, des clients venaient me dire : « Ah, monsieur Jaouen, vous qui écrivez, il faut que je vous raconte… » En tant que « banquier », j’ai été le témoin involontaire de règlements de comptes lors de successions, un moment révélateur. Les lecteurs, également, apportent leur pierre à l’édifice. Par exemple, la formidable anecdote du cheval de cirque attelé au corbillard dans Ceux de Menglazeg, je la dois à un lecteur, rencontré au salon du livre de Carhaix. Enfin, ajoutez une pincée de faits divers, et il ne reste plus qu’à écrire. Le travail consiste à assembler plusieurs histoires pour n’en faire qu’une seule, à prendre des traits, physiques ou de caractère, à plusieurs personnages pour n’en faire qu’un seul. Pour les décors, j’ai mes souvenirs d’enfance et, s’il me faut les ressusciter, j’ai les paysages qui m’environnent.     

 

 

En quoi, selon vous, la Bretagne est-elle une terre romanesque ?

La Bretagne n’est pas plus romanesque que les autres régions. C’est l’art du romancier qui rend un lieu romanesque. Et si possible universel. Via mon site Internet, je reçois des courriels de lecteurs et lectrices d’autres régions qui me disent retrouver dans mes romans leur propre culture provinciale.

Vos romans évoquent la disparition d’un monde rural, « quand la ville finit par effacer des paysages jusque-là immuables »… Un thème qui vous tient particulièrement à cœur ?

C’est un thème récurrent qui apparaît non seulement dans les Scouarnec-Gwenan mais aussi dans mes nouvelles, et même dans des livres pour la jeunesse et des chroniques hebdomadaires que j’ai données au Télégramme pendant quatre ans. Je n’échangerais pas une allée de hêtres centenaires contre les Champs-Elysées. Lorsque nous avons emménagé, en 1975, là où nous habitons, les terres étaient exploitées par un paysan proche de la retraite. Il y avait des champs de choux et de betteraves, des vaches, des truites dans les ruisseaux, des lièvres, des perdrix… Tout cela a disparu, à cause des pesticides. Et pour quel résultat ? Des éleveurs de porcs et des producteurs de lait ruinés. On se suicide beaucoup plus en Bretagne qu’ailleurs. Pour Au-dessous du calvaire, je me suis inspiré d’une fratrie de voisins. Cinq frères célibataires, qui soignaient leurs terres avec amour, à l’ancienne. Je chassais avec deux d’entre eux, ils laissaient des parcelles en friche pour le gibier. Aujourd’hui ils sont au cimetière, les bâtiments sont en ruine, des talus ont été arasés, le moindre mètre carré est couvert de maïs… Par bonheur, le mouvement inverse est amorcé. Ce sont les nouvelles générations qui sauveront la planète. Nos petits-fils, onze et sept ans, quand on leur demande s’ils veulent qu’on les emmène dans un parc aménagé, avec des jeux, nous répondent : « Ah non, on veut se promener dans LA VRAIE nature. »

Comment raconter le destin d’une famille ?

C’est évidemment la question que je me suis posée au départ. J’aurais pu choisir un plan chronologique, comme dans l’extraordinaire saga rurale allemande Heimat, diffusée il y a quelques années sur Arte. Démarrer vers le milieu du XIXe siècle, descendre le cours du temps jusqu’au présent… J’ai eu l’impression que ça m’aurait ficelé. J’ai préféré m’accorder la liberté de « traiter » mes personnages à mon gré, avec des recoupements. Et j’ai bien fait, car de nouveaux souvenirs, de nouvelles idées apparaissent en cours d’écriture. L’arbre généalogique (qu’un lecteur des Côtes-d’Armor 

Quel a été le point de départ de votre cycle des Scouarnec-Gwenan commencé en 2007 avec Les Filles de Roz-Kelenn ?

Peut-être pas vraiment un point de départ, mais en tout cas quelque chose de notable et d’amusant, un germe. A dix-huit ans, tenaillé par le désir de devenir écrivain et fasciné par le Nouveau Roman, j’avais eu l’idée d’un livre à écrire à partir d’un groupe de noces. Ma mère les collectionnait, et j’y figurais souvent. J’étais le petit dernier de la famille et j’avais un nombre considérable de cousins et cousines. J’accompagnais mes parents aux mariages, des noces paysannes qui pouvaient réunir deux cents personnes. Mon idée de lycéen, c’était de choisir une photo de groupe et de décrire chaque personnage et ses liens avec les autres. Une description pure et simple, sans psychologie ni dialogues. Une sorte de saga façon Alain Robbe-Grillet.    

Plus sérieusement, le vrai point de départ a été, quelque trente ans plus tard, l’écriture de Que ma terre demeure, à l’origine le synopsis d’une série télévisée qui n’a pas vu le jour. Je me suis rendu compte que ma connaissance de la campagne était bien plus étendue que je ne l’imaginais. A cela s’est ajouté le fait que mes parents déclinaient (ma mère est morte en 2002, mon père en 2003). Avec eux tout un monde allait disparaître. J’ai pris conscience que j’allais devenir le détenteur de leur mémoire et que mon devoir, puisque j’avais le don de l’écriture, était de fixer cette mémoire. Conscience, aussi, de ce que je devais à mon identité bretonne. Je ne connaissais que quelques mots de breton, j’ai pris des cours. Ce fut magique, j’entendais parler mes parents, leurs phrases en français calquées sur la syntaxe bretonne. Ces cours m’ont été très précieux pour l’écriture des dialogues des Scouarnec-Gwenan. Ils ont fait ressurgir bien d’autres souvenirs encore.

Avez-vous puisé dans des souvenirs « vrais », des destins authentiques, des faits réels pour certains personnages et situations de ces romans ?

 

Mes sources sont diverses, comme des ruisseaux qui se jetteraient dans la même rivière – les romans achevés. En premier lieu, oui, les destins authentiques de personnages que j’ai connus dans mon enfance, des histoires de famille. Mes parents avaient une mémoire extraordinaire. Très peu de temps avant de mourir, ma mère pouvait citer des dizaines de dates de naissance, de mariage, de décès. Ensuite, il y a des conversations de bistrot, des confidences inouïes. De ce point de vue, les treize années pendant lesquelles j’ai été responsable d’une agence bancaire ont été fertiles. Quand j’ai commencé à publier, des clients venaient me dire : « Ah, monsieur Jaouen, vous qui écrivez, il faut que je vous raconte… » En tant que « banquier », j’ai été le témoin involontaire de règlements de comptes lors de successions, un moment révélateur. Les lecteurs, également, apportent leur pierre à l’édifice. Par exemple, la formidable anecdote du cheval de cirque attelé au corbillard dans Ceux de Menglazeg, je la dois à un lecteur, rencontré au salon du livre de Carhaix. Enfin, ajoutez une pincée de faits divers, et il ne reste plus qu’à écrire. Le travail consiste à assembler plusieurs histoires pour n’en faire qu’une seule, à prendre des traits, physiques ou de caractère, à plusieurs personnages pour n’en faire qu’un seul. Pour les décors, j’ai mes souvenirs d’enfance et, s’il me faut les ressusciter, j’ai les paysages qui m’environnent.     

 

 

En quoi, selon vous, la Bretagne est-elle une terre romanesque ?

La Bretagne n’est pas plus romanesque que les autres régions. C’est l’art du romancier qui rend un lieu romanesque. Et si possible universel. Via mon site Internet, je reçois des courriels de lecteurs et lectrices d’autres régions qui me disent retrouver dans mes romans leur propre culture provinciale.

Vos romans évoquent la disparition d’un monde rural, « quand la ville finit par effacer des paysages jusque-là immuables »… Un thème qui vous tient particulièrement à cœur ?

C’est un thème récurrent qui apparaît non seulement dans les Scouarnec-Gwenan mais aussi dans mes nouvelles, et même dans des livres pour la jeunesse et des chroniques hebdomadaires que j’ai données au Télégramme pendant quatre ans. Je n’échangerais pas une allée de hêtres centenaires contre les Champs-Elysées. Lorsque nous avons emménagé, en 1975, là où nous habitons, les terres étaient exploitées par un paysan proche de la retraite. Il y avait des champs de choux et de betteraves, des vaches, des truites dans les ruisseaux, des lièvres, des perdrix… Tout cela a disparu, à cause des pesticides. Et pour quel résultat ? Des éleveurs de porcs et des producteurs de lait ruinés. On se suicide beaucoup plus en Bretagne qu’ailleurs. Pour Au-dessous du calvaire, je me suis inspiré d’une fratrie de voisins. Cinq frères célibataires, qui soignaient leurs terres avec amour, à l’ancienne. Je chassais avec deux d’entre eux, ils laissaient des parcelles en friche pour le gibier. Aujourd’hui ils sont au cimetière, les bâtiments sont en ruine, des talus ont été arasés, le moindre mètre carré est couvert de maïs… Par bonheur, le mouvement inverse est amorcé. Ce sont les nouvelles générations qui sauveront la planète. Nos petits-fils, onze et sept ans, quand on leur demande s’ils veulent qu’on les emmène dans un parc aménagé, avec des jeux, nous répondent : « Ah non, on veut se promener dans LA VRAIE nature. »

Comment raconter le destin d’une famille ?

C’est évidemment la question que je me suis posée au départ. J’aurais pu choisir un plan chronologique, comme dans l’extraordinaire saga rurale allemande Heimat, diffusée il y a quelques années sur Arte. Démarrer vers le milieu du XIXe siècle, descendre le cours du temps jusqu’au présent… J’ai eu l’impression que ça m’aurait ficelé. J’ai préféré m’accorder la liberté de « traiter » mes personnages à mon gré, avec des recoupements. Et j’ai bien fait, car de nouveaux souvenirs, de nouvelles idées apparaissent en cours d’écriture. L’arbre généalogique (qu’un lecteur des Côtes-d’Armor 

Quel a été le point de départ de votre cycle des Scouarnec-Gwenan commencé en 2007 avec Les Filles de Roz-Kelenn ?

Peut-être pas vraiment un point de départ, mais en tout cas quelque chose de notable et d’amusant, un germe. A dix-huit ans, tenaillé par le désir de devenir écrivain et fasciné par le Nouveau Roman, j’avais eu l’idée d’un livre à écrire à partir d’un groupe de noces. Ma mère les collectionnait, et j’y figurais souvent. J’étais le petit dernier de la famille et j’avais un nombre considérable de cousins et cousines. J’accompagnais mes parents aux mariages, des noces paysannes qui pouvaient réunir deux cents personnes. Mon idée de lycéen, c’était de choisir une photo de groupe et de décrire chaque personnage et ses liens avec les autres. Une description pure et simple, sans psychologie ni dialogues. Une sorte de saga façon Alain Robbe-Grillet.    

Plus sérieusement, le vrai point de départ a été, quelque trente ans plus tard, l’écriture de Que ma terre demeure, à l’origine le synopsis d’une série télévisée qui n’a pas vu le jour. Je me suis rendu compte que ma connaissance de la campagne était bien plus étendue que je ne l’imaginais. A cela s’est ajouté le fait que mes parents déclinaient (ma mère est morte en 2002, mon père en 2003). Avec eux tout un monde allait disparaître. J’ai pris conscience que j’allais devenir le détenteur de leur mémoire et que mon devoir, puisque j’avais le don de l’écriture, était de fixer cette mémoire. Conscience, aussi, de ce que je devais à mon identité bretonne. Je ne connaissais que quelques mots de breton, j’ai pris des cours. Ce fut magique, j’entendais parler mes parents, leurs phrases en français calquées sur la syntaxe bretonne. Ces cours m’ont été très précieux pour l’écriture des dialogues des Scouarnec-Gwenan. Ils ont fait ressurgir bien d’autres souvenirs encore.

Avez-vous puisé dans des souvenirs « vrais », des destins authentiques, des faits réels pour certains personnages et situations de ces romans ?

 

Mes sources sont diverses, comme des ruisseaux qui se jetteraient dans la même rivière – les romans achevés. En premier lieu, oui, les destins authentiques de personnages que j’ai connus dans mon enfance, des histoires de famille. Mes parents avaient une mémoire extraordinaire. Très peu de temps avant de mourir, ma mère pouvait citer des dizaines de dates de naissance, de mariage, de décès. Ensuite, il y a des conversations de bistrot, des confidences inouïes. De ce point de vue, les treize années pendant lesquelles j’ai été responsable d’une agence bancaire ont été fertiles. Quand j’ai commencé à publier, des clients venaient me dire : « Ah, monsieur Jaouen, vous qui écrivez, il faut que je vous raconte… » En tant que « banquier », j’ai été le témoin involontaire de règlements de comptes lors de successions, un moment révélateur. Les lecteurs, également, apportent leur pierre à l’édifice. Par exemple, la formidable anecdote du cheval de cirque attelé au corbillard dans Ceux de Menglazeg, je la dois à un lecteur, rencontré au salon du livre de Carhaix. Enfin, ajoutez une pincée de faits divers, et il ne reste plus qu’à écrire. Le travail consiste à assembler plusieurs histoires pour n’en faire qu’une seule, à prendre des traits, physiques ou de caractère, à plusieurs personnages pour n’en faire qu’un seul. Pour les décors, j’ai mes souvenirs d’enfance et, s’il me faut les ressusciter, j’ai les paysages qui m’environnent.     

 

 

En quoi, selon vous, la Bretagne est-elle une terre romanesque ?

La Bretagne n’est pas plus romanesque que les autres régions. C’est l’art du romancier qui rend un lieu romanesque. Et si possible universel. Via mon site Internet, je reçois des courriels de lecteurs et lectrices d’autres régions qui me disent retrouver dans mes romans leur propre culture provinciale.

Vos romans évoquent la disparition d’un monde rural, « quand la ville finit par effacer des paysages jusque-là immuables »… Un thème qui vous tient particulièrement à cœur ?

C’est un thème récurrent qui apparaît non seulement dans les Scouarnec-Gwenan mais aussi dans mes nouvelles, et même dans des livres pour la jeunesse et des chroniques hebdomadaires que j’ai données au Télégramme pendant quatre ans. Je n’échangerais pas une allée de hêtres centenaires contre les Champs-Elysées. Lorsque nous avons emménagé, en 1975, là où nous habitons, les terres étaient exploitées par un paysan proche de la retraite. Il y avait des champs de choux et de betteraves, des vaches, des truites dans les ruisseaux, des lièvres, des perdrix… Tout cela a disparu, à cause des pesticides. Et pour quel résultat ? Des éleveurs de porcs et des producteurs de lait ruinés. On se suicide beaucoup plus en Bretagne qu’ailleurs. Pour Au-dessous du calvaire, je me suis inspiré d’une fratrie de voisins. Cinq frères célibataires, qui soignaient leurs terres avec amour, à l’ancienne. Je chassais avec deux d’entre eux, ils laissaient des parcelles en friche pour le gibier. Aujourd’hui ils sont au cimetière, les bâtiments sont en ruine, des talus ont été arasés, le moindre mètre carré est couvert de maïs… Par bonheur, le mouvement inverse est amorcé. Ce sont les nouvelles générations qui sauveront la planète. Nos petits-fils, onze et sept ans, quand on leur demande s’ils veulent qu’on les emmène dans un parc aménagé, avec des jeux, nous répondent : « Ah non, on veut se promener dans LA VRAIE nature. »

Comment raconter le destin d’une famille ?

C’est évidemment la question que je me suis posée au départ. J’aurais pu choisir un plan chronologique, comme dans l’extraordinaire saga rurale allemande Heimat, diffusée il y a quelques années sur Arte. Démarrer vers le milieu du XIXe siècle, descendre le cours du temps jusqu’au présent… J’ai eu l’impression que ça m’aurait ficelé. J’ai préféré m’accorder la liberté de « traiter » mes personnages à mon gré, avec des recoupements. Et j’ai bien fait, car de nouveaux souvenirs, de nouvelles idées apparaissent en cours d’écriture. L’arbre généalogique (qu’un lecteur des Côtes-d’Armor 

Quel a été le point de départ de votre cycle des Scouarnec-Gwenan commencé en 2007 avec Les Filles de Roz-Kelenn ?

Peut-être pas vraiment un point de départ, mais en tout cas quelque chose de notable et d’amusant, un germe. A dix-huit ans, tenaillé par le désir de devenir écrivain et fasciné par le Nouveau Roman, j’avais eu l’idée d’un livre à écrire à partir d’un groupe de noces. Ma mère les collectionnait, et j’y figurais souvent. J’étais le petit dernier de la famille et j’avais un nombre considérable de cousins et cousines. J’accompagnais mes parents aux mariages, des noces paysannes qui pouvaient réunir deux cents personnes. Mon idée de lycéen, c’était de choisir une photo de groupe et de décrire chaque personnage et ses liens avec les autres. Une description pure et simple, sans psychologie ni dialogues. Une sorte de saga façon Alain Robbe-Grillet.    

Plus sérieusement, le vrai point de départ a été, quelque trente ans plus tard, l’écriture de Que ma terre demeure, à l’origine le synopsis d’une série télévisée qui n’a pas vu le jour. Je me suis rendu compte que ma connaissance de la campagne était bien plus étendue que je ne l’imaginais. A cela s’est ajouté le fait que mes parents déclinaient (ma mère est morte en 2002, mon père en 2003). Avec eux tout un monde allait disparaître. J’ai pris conscience que j’allais devenir le détenteur de leur mémoire et que mon devoir, puisque j’avais le don de l’écriture, était de fixer cette mémoire. Conscience, aussi, de ce que je devais à mon identité bretonne. Je ne connaissais que quelques mots de breton, j’ai pris des cours. Ce fut magique, j’entendais parler mes parents, leurs phrases en français calquées sur la syntaxe bretonne. Ces cours m’ont été très précieux pour l’écriture des dialogues des Scouarnec-Gwenan. Ils ont fait ressurgir bien d’autres souvenirs encore.

Avez-vous puisé dans des souvenirs « vrais », des destins authentiques, des faits réels pour certains personnages et situations de ces romans ?

 

Mes sources sont diverses, comme des ruisseaux qui se jetteraient dans la même rivière – les romans achevés. En premier lieu, oui, les destins authentiques de personnages que j’ai connus dans mon enfance, des histoires de famille. Mes parents avaient une mémoire extraordinaire. Très peu de temps avant de mourir, ma mère pouvait citer des dizaines de dates de naissance, de mariage, de décès. Ensuite, il y a des conversations de bistrot, des confidences inouïes. De ce point de vue, les treize années pendant lesquelles j’ai été responsable d’une agence bancaire ont été fertiles. Quand j’ai commencé à publier, des clients venaient me dire : « Ah, monsieur Jaouen, vous qui écrivez, il faut que je vous raconte… » En tant que « banquier », j’ai été le témoin involontaire de règlements de comptes lors de successions, un moment révélateur. Les lecteurs, également, apportent leur pierre à l’édifice. Par exemple, la formidable anecdote du cheval de cirque attelé au corbillard dans Ceux de Menglazeg, je la dois à un lecteur, rencontré au salon du livre de Carhaix. Enfin, ajoutez une pincée de faits divers, et il ne reste plus qu’à écrire. Le travail consiste à assembler plusieurs histoires pour n’en faire qu’une seule, à prendre des traits, physiques ou de caractère, à plusieurs personnages pour n’en faire qu’un seul. Pour les décors, j’ai mes souvenirs d’enfance et, s’il me faut les ressusciter, j’ai les paysages qui m’environnent.     

 

 

En quoi, selon vous, la Bretagne est-elle une terre romanesque ?

La Bretagne n’est pas plus romanesque que les autres régions. C’est l’art du romancier qui rend un lieu romanesque. Et si possible universel. Via mon site Internet, je reçois des courriels de lecteurs et lectrices d’autres régions qui me disent retrouver dans mes romans leur propre culture provinciale.

Vos romans évoquent la disparition d’un monde rural, « quand la ville finit par effacer des paysages jusque-là immuables »… Un thème qui vous tient particulièrement à cœur ?

C’est un thème récurrent qui apparaît non seulement dans les Scouarnec-Gwenan mais aussi dans mes nouvelles, et même dans des livres pour la jeunesse et des chroniques hebdomadaires que j’ai données au Télégramme pendant quatre ans. Je n’échangerais pas une allée de hêtres centenaires contre les Champs-Elysées. Lorsque nous avons emménagé, en 1975, là où nous habitons, les terres étaient exploitées par un paysan proche de la retraite. Il y avait des champs de choux et de betteraves, des vaches, des truites dans les ruisseaux, des lièvres, des perdrix… Tout cela a disparu, à cause des pesticides. Et pour quel résultat ? Des éleveurs de porcs et des producteurs de lait ruinés. On se suicide beaucoup plus en Bretagne qu’ailleurs. Pour Au-dessous du calvaire, je me suis inspiré d’une fratrie de voisins. Cinq frères célibataires, qui soignaient leurs terres avec amour, à l’ancienne. Je chassais avec deux d’entre eux, ils laissaient des parcelles en friche pour le gibier. Aujourd’hui ils sont au cimetière, les bâtiments sont en ruine, des talus ont été arasés, le moindre mètre carré est couvert de maïs… Par bonheur, le mouvement inverse est amorcé. Ce sont les nouvelles générations qui sauveront la planète. Nos petits-fils, onze et sept ans, quand on leur demande s’ils veulent qu’on les emmène dans un parc aménagé, avec des jeux, nous répondent : « Ah non, on veut se promener dans LA VRAIE nature. »

Comment raconter le destin d’une famille ?

C’est évidemment la question que je me suis posée au départ. J’aurais pu choisir un plan chronologique, comme dans l’extraordinaire saga rurale allemande Heimat, diffusée il y a quelques années sur Arte. Démarrer vers le milieu du XIXe siècle, descendre le cours du temps jusqu’au présent… J’ai eu l’impression que ça m’aurait ficelé. J’ai préféré m’accorder la liberté de « traiter » mes personnages à mon gré, avec des recoupements. Et j’ai bien fait, car de nouveaux souvenirs, de nouvelles idées apparaissent en cours d’écriture. L’arbre généalogique (qu’un lecteur des Côtes-d’Armor a établi !) se complète au fur et à mesure. Avantage : chaque roman peut être lu indépendamment des précédents ou des suivants. Le petit inconvénient, c’est d’aller et venir dans le XXe siècle et de traverser les mêmes événements, par exemple les deux guerres mondiales. Mais bon, à moi de faire en sorte que mes personnages les traversent de façon différente.

 

Comment travaillez-vous pour écrire ? Avez-vous besoin de documentation ? Avez-vous besoin de faire des « repérages » pour décrire vos paysages ?

En général je me fie à ma mémoire, parce que la mémoire opère un tri, ne retient que l’essentiel. La documentation est parfois nécessaire, mais point trop n’en faut. Un roman n’est pas un documentaire. Plutôt que de tirer à la ligne et de s’étendre en descriptions indigestes, le travail du romancier consiste à choisir des détails signifiants qui feront que le lecteur mettra tout le reste, en y ajoutant sa propre perception, génératrice d’émotions. La description doit être poétique et non photographique.  

Il m’arrive de partir en repérages. Mon épouse joue le rôle de la secrétaire. Si je suis au volant, elle note ce que je lui dis, des mots qui lui paraissent sans suite, mais pour moi d’importants détails signifiants.  

 

Y a-t-il un personnage dans le cycle des Scouarnec-Gwenan dont vous vous sentez le plus proche ? Lequel et pourquoi ?

Gwaz-Ru, pour son esprit libertaire. Gwaz-Ru était le surnom de mon grand-père maternel. Il  avait une réputation de « rouge » qui ne mâchait pas ses mots. Il est mort avant ma naissance, je ne le connais que par le récit familial, si bien qu’il manquait un peu d’épaisseur, dans mon esprit. Pour les besoins de la cause, je l’ai renforcé en empruntant des traits de caractère à l’un de ses beaux-frères, bien plus rouge que lui, dont le surnom était Staline, c’est tout dire. 

Qu’aimeriez-vous que les lecteurs retiennent de la Bretagne en lisant vos romans ?

La Bretagne est belle, fière de son identité, de sa langue. La Bretagne de mes romans n’est pas idyllique. Les gens s’échinent à gagner leur vie sur des terres ingrates, ils s’aiment et se déchirent. Ils ne se font pas de cadeaux. Les forts dominent, les faibles subissent. Il en va de même dans la littérature irlandaise, souvent très sombre, en totale opposition avec l’image qu’on a de cette île.

Comment aimeriez-vous que l’on vous qualifie en tant que romancier ?

D’écrivain breton, tout simplement.   

 

 

Le Bon Docteur Cogan
Finistère, 1935. A treize ans, Yvonne Trédudon est placée comme bonne à tout faire auprès du docteur Cogan qui a quitté Paris avec femme et enfants pour vivre à Plouvern, bourg des monts d’Arrée. La petite campagnarde découvre, émerveillée, une maison de maître, un couple cultivé qui l’initie à la lecture, des fillettes charmantes. Le docteur Cogan, lui, gagne peu à peu le respect des villageois grâce à son expérience et à son dévouement.
Mais qui sont vraiment les Cogan ? Pourquoi cette haine que certains leur manifestent au début de l’Occupation ? Quel rôle joue alors cet homme qui ressurgira du passé à la faveur d’une cérémonie communale trente ans plus tard ?
Presque centenaire, celle qui partagea l’intimité de la famille se souvient. Avec ses mots simples et justes, Yvonne raconte…  

La force d’âme, la fidélité sans faille d’Yvonne Trédudon, son bon sens et son esprit critique spontané dénoncent à eux seuls la terrible absurdité du sort des Cogan.
 

 

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