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Par 10/18, publié le 17/09/2020

"White" : un bilan corrosif signé Bret Easton Ellis

Premier ouvrage ouvertement non-fictionnel signé de l'un des papes de la littérature américaine d'après Reagan, White (Robert Laffont) a su l'an dernier impressionner, ébahir, remuer voire scandaliser aficionados, simple amateurs et critiques acerbes de Bret Easton Ellis. A l'heure de sa parution au format poche, chez 10/18, retour sur un phénomène éditorial qui n'a sans doute pas encore livré tous ses secrets.

1985. Âgé d'une petite vingtaine d'années, un parfait inconnu débarque sur la scène éditoriale américaine avec un premier roman hérissé d'épines : succès immédiat pour ce Moins que zéro, signé Bret Easton Ellis, dont la renommée ne cessera dès lors de croître, jusqu'à en faire l'un des auteurs les plus cités en référence par toute une génération d'écrivains soucieux de dénoncer les travers du monde occidental sans y aller par quatre chemins.

A ce Clay, jeune étudiant privilégié confronté à un univers en perte de repères comme de boussole morale, Bret Easton Ellis adjoindra bientôt toute une bande de personnages eux-mêmes victimes sinon coupables de débordements dionysiaques ou infernaux : jeunesse dorée dans Les lois de l'attraction (1987), oisifs voyageurs internationaux dans Glamorama (1998), double approximatif dans Lunar Park (2005), puis retour à Clay et ses amis vieillissants avec Suite(s) impériale(s) (2010).

Au cœur de cette production déstabilisante, où l'auteur joue toujours avec les frontières poreuses entre réalité et fiction, American Psycho (1991), considéré par beaucoup comme son chef d’œuvre, à tout le moins son roman le plus célèbre. Un roman mettant en scène un conseiller en gestion de patrimoine de Wall Street, Patrick Bateman, potentiel tueur en série apparemment inarrêtable en vertu de son appartenance à la société des "happy few" de l'Amérique de Ronald Reagan.

Bulles de solitude

Un personnage, surtout, auquel il consacre de larges pages dans ce White parfois consacré au droit d'inventaire, le décrivant comme "peut-être en fait un fantôme, une idée, un résumé des valeurs de cette décennie particulière, filtré à travers ma propre sensibilité littéraire : riche, très bien habillé, invraisemblablement soigné et beau, dépourvu de moralité, totalement isolé et rempli de rage." L'isolement, la colère, la perte de sens sinon de moralité : autant de thématiques récurrentes dans cet essai sans concession où l'auteur cogne à coups redoublés sur l'Occident contemporain, mesurant au passage en quoi les choses se sont (encore) dégradées depuis les "eighties" de son American Psycho.

A le suivre, maniant tour à tour une ironie grinçante et un pessimisme apocalyptique, il semble que les bulles de solitude dans lesquelles s'étaient piégés eux-même Clay, Victor ou Patrick ne sont aujourd'hui plus réservées à ces incarnations ultra-favorisées des élites hors-sol de la mode, de la finance ou de l'héritage. Non : sous le grand arbitrage de réseaux sociaux omniprésents, l'hystérisation généralisée touche désormais toutes les classes sociales... La génération des "Millenials" se trouvant désormais engluée sans espoir de rebond dans une esthétique factice dont elle ne sait plus que faire ni comment s'extirper.

Et Bret Easton Ellis de renvoyer ainsi dos-à-dos les frasques de Donald Trump et l'hyper-fragilité de ses ennemis progressistes, les groupes de pression communautaires et les héros déchus de l'Amérique, les grands modèles du roman national et les starlettes jetables. Selon lui, si plus personne ne parvient vraiment désormais à échanger de manière sereine, on le doit à la généralisation sinon à la sublimation des querelles de chapelles : "Après avoir bloqué et cessé de suivre [sur les réseaux] des personnes dont vous avec jugé et condamné les opinions et la vision du monde, explique-t-il par exemple, après avoir créé votre propre petite utopie fondée sur vos valeurs chéries, vous voyez un narcissisme dément déformer cette jolie image."

Conséquence logique : une armée de procureurs insatisfaits, d'individus en mal d'attention sinon d'amour, de bulles d'intolérance sans cesse plus fragmentées... Au passage, Bret Easton Ellis ne s'épargne pas non plus, livrant de lui un auto-portrait piquant : celui d'un auteur devenu peut-être culte un peu trop tôt, aujourd'hui désabusé comme personne. Mais qui sait toujours, même plongé dans une si grande noirceur, maîtriser un humour souvent salutaire pour ses lecteurs...

10/18
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